LA THALASSOPOLITIQUE DE L’OCEAN PACIFIQUE EST-ELLE EN RISQUE FACE AUX VELLEITES CRIMINELLES CONTEMPORAINES

15 janvier 2026. Conférence présentée par Florian MANET, colonel de la gendarmerie nationale, expert maritime international, auteur, chercheur à la Chaire « Mer, Maritimité et Maritimisation du Monde » de Sciences-Po Rennes.
L’océan Pacifique est un cas d’étude particulièrement intéressant pour qui veut analyser la réalité et l’impact des menaces criminelles exercées sur les espaces océaniques et, in fine, sur le commerce mondial. La configuration géographique est celle d’un océan ouvert sur les océans Indien et Atlantique même si des verrous ou choke-point (détroit de Malacca, détroit de Singapour) filtrent les mouvements des navires. Le « grand océan » – dont la définition géographique s’est imposée au fil du temps lors des congrès de Londres (1845) ou encore de la conférence hydrographique internationale de 1921- est le plus vaste du monde avec 165 millions de kilomètres carrés soit un tiers de la surface de la planète et une superficie bien supérieure aux terres émergées. Il a désormais gagné un rôle central au sein des échanges commerciaux du fait de la mondialisation et de la maritimisation des échanges, qu’ils soient physiques comme immatériels.
Cet espace Pacifique est singulier à de multiples égards. Certes, les rivages de cette immensité océanique mettent face à face trois grands compétiteurs mondiaux (Chine, les Etats-Unis et la Russie) qui sont trois puissances nucléaires et qui disposent de marine de premier rang. Néanmoins, l’océan Pacifique représente également une des premières zones d’échanges commerciales au monde, avec notamment un certain nombre de routes maritimes stratégiques (SLOC ou Sea Lines Of Communication) reliant les façades maritimes de l’Amérique du Nord et de l’Asie Orientale. La présence de rivalités historiques ou locales ainsi que l’irrédentisme et la tentation de la territorialisation des espaces maritimes en font malgré tout un environnement sous tension.
Ainsi, une vue synthétique de ce terrain d’observation permet de mieux appréhender la réalité du « crime en bleu », cette criminalité qui s’épanouit par les vecteurs et les espaces maritimes. Il illustre parfaitement le double phénomène qui sous-tend la mondialisation, à savoir « l’infrastructuration et la logistisation » des relations internationales. Du fait de ses caractéristiques propres, cet espace maritime recèle de bien des potentialités qui favorisent l’épanouissement de la « thalasso-criminalité »:
– Un espace maritime, théâtre d’agissements criminels ciblant le milieu naturel comme les voies de communication stratégique (pêche illégale, rejet volontaire d’hydrocarbures, piraterie, cybercriminalité maritime ou marétique,…),
– Des vecteurs qui jouent un rôle de levier démultiplicateur d’activités criminelles utilisant le transport maritime et les espaces océaniques comme trait d’union entre des zones de production /transformation et les marchés de consommation.
– Des interfaces portuaires, objet de toutes les convoitises et cristallisant toutes les tensions sur des installations physiques (ports, îles énergétiques …) comme immatériels (station d’atterrage des câbles sous-marins).
L’étude criminologique de l’océan pacifique amène à distinguer un espace nord caractérisé par des puissances continentales (démographiques, économiques, technologiques, politiques) et un espace sud défini par l’immensité océanique, le morcellement étatique constitué par des puissances régionales (Australie, Nouvelle-Zélande) ou occidentales (Etats-Unis d’Amérique, France) et par des états insulaires confrontés aux enjeux de souveraineté et de surveillance d’espaces maritimes. Voici quelques idées force recensées par espace :
1- Le Pacifique Nord n’est pas, à première vue, l’espace le plus favorable au développement d’une criminalité maritime en théorie mais l’intensité de la maritimisation dilue cette appréciation. En effet, la présence de puissances politiques conscientes de leur responsabilité, la forte présence de flottes militaires du fait des tensions géopolitiques régionales et l’existence de forces de garde-côtes des deux côtés de l’Océan en sont les raisons principales.
Pour autant, la configuration géographique de cet espace ouvert, la richesse halieutique et l’existence de marchés criminels dynamiques font du « Pacifique nord » un terreau favorable au développement croissant de la thalasso-criminalité. La pêche illégale est une activité très lucrative, exportant régulièrement les produits de la mer du Pacifique sud pour satisfaire les appétits continentaux. Elle contribue à dégrader les écosystèmes naturels particulièrement fragiles et interroge le droit international et l’exercice de la souveraineté. De plus, la région accueille l’usine du monde et, du fait de la maritimisation du commerce international, les routes maritimes majeures. Ces flux marchands sont régulièrement l’objet de la convoitise d’organisations criminelles régionales qui se livrent à des actes de piraterie ou de brigandage. Même si la tendance est baissière, ce sont près d’une centaine de faits enregistrés par an, ciblant les navires de commerce en transit, de nuit, dans les détroits, notamment celui de Singapour où, en 2025, se concentrent 62% des événements et en Indonésie avec 24%des faits.
Enfin, le narco-trafic est une menace criminelle majeure qui, depuis les rivages Pacifique, s’exporte sur l’ensemble de la planète. Deux phénomènes complémentaires illustrent les mécanismes d’une logistique mondiale particulièrement complexe. Tout d’abord, rappelons que la feuille de coca est cultivée sur les contreforts des Andes (Colombie, Pérou et Bolivie, état enclavé) avant d’être transformée chimiquement via l’usage de précurseurs… produits, notamment, en Chine. Ces substances psychotropes prennent ensuite la mer vers les marchés de consommation (via parfois des zones de rebond comme dans l’océan Indien ou en Afrique de l’ouest) au travers de flux affrétés par les narco-organisations soit en contaminant la chaine d’approvisionnement.
2- Cette partie de l’océan Pacifique Sudest relativement épargnée par les soubresauts géopolitiques qui agitent le reste du théâtre. L’industrie maritime y est présente en raison des nombreux débouchés économiques (Australie, Nouvelle-Zélande) comme en témoigne les grands travaux de pose de câbles. Ils traduisent la volonté des nations mais aussi des opérateurs numériques (BATMMAAN) d’éviter les zones de crise, et de saisir l’opportunité que représentent les États insulaires du Pacifique de devenir des hubs de connexion. Les activités illicites en mer, si elles ne menacent pas directement la communauté maritime, prospèrent compte tenu de l’immensité des surfaces à surveiller et sont susceptibles d’impacter l’ordre public socio-économiques de ces états insulaires. Au-delà des impacts climatiques actuels ou envisagés, ces états sont tributaires des revenus tirés de l’économie bleue. Par ailleurs, certains disposent d’infrastructures de soutien à des activités illicites mondiales à l’image des hébergeurs informatiques et des échangeurs de cryptoactifs. De ce fait, la thalasso-criminalité s’exprime, essentiellement, par le narcotrafic transocéanique (de l’Amérique latine vers l’Océanie en suivant les alizés et ciblant les marchés australiens comme néo-zélandais fortement rémunérateurs) et par la pêche INN. Ces deux types d’infraction créent un manque à gagner important pour les États côtiers et peut, au-delà, menacer l’intégrité et l’efficacité des administrations maritimes concernées (corruption, achat de licences sans contrôle…). Elles interrogent les capacités opérationnelles des Etats à exercer leur souveraineté sur les espaces sous juridiction et suggèrent aussi l’adaptation du droit public international aux réalités du Pacifique-sud.

