« Mururoa 1995 : la Marine intercepte Greenpeace et la France tient tête au monde »
par Anthony Mellor, Conférence du 9 avril 2026

Anthony Mellor fait part de son expérience personnelle dans le cadre de missions militaires effectuées en 1995 aux îles Marquises, aux Tuamotu, à Kiribati et en Nouvelle-Calédonie.
Il est aussi l’auteur de « Trahisons polynésiennes », publié chez L’harmattan en 2025.
1 – Historique de la dissuasion française. Quelques dates-clés :
- Août 1945 : les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki ouvrent l’ère nucléaire.
- Octobre 1945 : en France, création du CEA
- L’Union soviétique devient puissance nucléaire en 1949, le Royaume-Uni en 1952, la France en1960, la Chine en 1964.
- 1956 : la crise de Suez, et les pressions russes et américaines qui s’en suivent, font prendre conscience de la nécessité d’une force française autonome
- 1960 : premier essai nucléaire dans le Sahara algérien. Après les accords d’Evian en 1962, création du Centre d’Expérimentation de Polynésie française où se déroule le 1er essai en1966
- 1974 : les essais deviennent souterrains
- 1992 : suspension des essais
- 1995 : reprise des essais
- 1996 : cessation complète des essais
La doctrine française : Le rôle de la dissuasion nucléaire française est de protéger la France et les Français contre toute menace d’origine étatique contre nos intérêts vitaux, d’où qu’elle vienne et quelle qu’en soit la forme : Éléments clés pris en compte : Indépendance, économie décisionnelle, arme défensive, permanence, suffisance.
210 essais sont effectués entre 1960 et 1996, dont 17 en Algérie et 193 dans le Pacifique. 50 essais ont eu lieu dans l’atmosphère, 160 ont été souterrains.
2 – Contexte
a. Géographique : la Polynésie est constituée d’une poussière d’îles éloignées de la métropole et de l’Europe
b. Historique et international :
*La fin de la Guerre froide conduit à des réflexions sur le désarmement, la réduction des armements nucléaires, la non-prolifération… Le 6 août 1985, le traité de Rarotonga déclare le Pacifique sud « zone dénucléarisée ». La Polynésie reste cependant marquée à jamais par les essais nucléaires. En 1994 le mémorandum de Budapest signé par les États-Unis, le Royaume-Uni et la Russie est un accord international qui promettait sécurité et stabilité en Europe, notamment au regard de l’Ukraine qui s’était séparée de ses installations nucléaires. En France le livre blanc concernant la défense militaire française de 1994 prend acte de l’effondrement de l’empire soviétique, de la réunification allemande et de la disparition du pacte de Varsovie.
* Les conflits : Guerre du Golfe, Ex-Yougoslavie, Rwanda. La France ne s’associe pas à la guerre du Golfe qui oppose en 1990/1991 l’Irak à une coalition de 35 Etats dirigée par les États-Unis. Elle en tire comme enseignement la nécessité de donner à la défense une dimension européenne ; mais aussi l’allègement nécessaire du format de l’armée. D’où une évolution des missions avec projection des forces (Livre Blanc 1994), OPEX dans les Balkans et en Afrique. Mais la dissuasion nucléaire, crédible et autonome, reste le pilier fondamental de la défense française : Concept d’une arme défensive indépendante, permanente (en mer) et notion de suffisance (du faible au fort)
c. Politique français : deuxième cohabitation et élection de Chirac à la Présidence : la reprise des essais est décidée en juin 1995 après la réunion d’un comité d’experts sous l’autorité de l’Amiral Lanxade, provoquant incompréhension et révolte.
3 – La Marine Nationale en 1994-1995
- 2 missions principales assignées dans le Livre Blanc de 1994 : la dissuasion nucléaire et les SNLE, le renforcement de la mobilité et des capacités expéditionnaires.
- La Marine en Polynésie : Siège du Commandement du Pacifique : Amiral commandant la flotte du Pacifique (ALPACI) et commandant supérieur des forces armées en Polynésie française (COMSUP Papeete)
4 – Juin 1995 : Annonce de la reprise des essais (pour septembre 95) qui sont rendus nécessaires pour garantir la fiabilité de la dissuasion avant un arrêt définitif. La France est mise au ban des nations à l’ONU.
- Le CEP à Mururoa : 2000 personnes à 1 300 Km de Tahiti, sur un atoll de 28 km de long sur 11 km de large.
- Les menaces : Greenpeace est une ONG puissante, née dans les années 70 pour préserver les baleines. Son objectif : empêcher la reprise des essais en envoyant des navires de haute mer à Mururoa
- Cible médiatique : 50 ans après Hiroshima, 10 ans après le Rainbow Warrior
- Protection des eaux territoriales, interception des flottilles contestatrices (dirigées par le Rainbow Warrior II[1]) et intervention des commandos marines sont coordonnées par une task force sous le commandement d’ALPACI (opération « Nautile »). La bataille médiatique est remportée par la France.
- 6 essais nucléaires souterrains sont effectués avant une interruption définitive.
Notes prises par Aude de Chavagnac et Hélène Mazeran
[1] Le Rainbow Warrior I, affrété par Greenpeace, avait pour finalité en 1985 de gêner les essais nucléaires français. Coulé dans le port d’Auckland par 2 agents des services secrets français, il fut à l’origine d’une crise internationale, notamment avec la Nouvelle Zélande.