POLYNÉSIE FRANÇAISE

Mercredi 13 mai, petit-déjeuner avec Eric Déat, en charge de la gestion des établissements sociaux et médicaux à la Direction des solidarités, de la famille et de l’égalité au sein de la collectivité de Polynésie française à Papeete.
Résident depuis une trentaine d’années en Polynésie, où il a occupé différents postes dans l’administration et les ministères polynésiens dont celui d’inspecteur général de l’administration ; il est aussi auditeur de la session régionale (SR 237) et de la session Stratégie et intelligence économique (S 86) de l’IHEDN 2024
Membre fidèle depuis plusieurs années de l’Institut du Pacifique, Eric Déat a accepté une rencontre informelle le mercredi 13 mai au matin, à l’occasion de son bref passage en métropole.
Ses propos ont été centrés sur 3 axes principaux tournant autour de la stratégie française eu égard aux « empires » : de la zone :
- les spécificités des collectivités territoriales d’outre-mer dans l’Indo-Pacifique,
- les relations avec les Etats-Unis et les perceptions locales de leur rôle, leur action,
- les spécificités des relations avec la Chine, ou plutôt les « Chine ».
Rappel géographique
118 îles sur une superficie maritime de 5,5 millions de km2 correspondant à peu près à l’Europe avec 280 000 habitants, Tahiti abritant une grande partie de la population. L’Etat représenté par le Haut-Commissaire dispose de compétences régaliennes qui leur sont déléguées (cf loi organique n° 2004-192 modifiée en 2026. Les 48 communes, collectivités territoriales de la République, ont des responsabilités dans plusieurs domaines : police municipale, eau et assainissement, urbanisme, jeunesse. L’enseignement supérieur dépend de l’Etat, le primaire et le secondaire du gouvernement local.
10% de la population est d’origine chinoise, 10% est européenne. La population polynésienne est fortement métissée (au contraire du communautarisme rencontré en Nouvelle-Calédonie).
La population autochtone en Polynésie a la même origine que la population autochtone de Taïwan. De plus, un Ecossais, William Stewart a fondé la Polynesian Plantation Company vers 1860 et fait venir une main d’œuvre chinoise du continent dans ces plantations de coton. Les Chinois de Tahiti ont obtenu la nationalité française en 1973, ils sont aujourd’hui bien intégrés et sont plutôt pro-Taïwan, et surtout actifs dans le commerce.
Jusque dans les années 90, les investissements sont principalement japonais, en contrepartie de droits de pêche.
Les relations avec la Chine Populaire datent des années 2000, sous l’impulsion de Gaston Flosse, pour développer le tourisme notamment. Après 2004 et l’arrivée des indépendantistes, les négociations sur la ZEE (5 millions de km2) et les droits de pêche (thon) échouent et marquent un coup d’arrêt jusqu’en 2012-2013.
La situation économique
La situation économique, difficile dans la période qui suit les essais nucléaires, rend nécessaire le développement du tourisme, chinois notamment. D’où des projets de construction d’aéroports et, d’hôtels qui n’aboutissent pas, et une implication dans le projet chinois des « routes de la soie » …
Un projet aquacole est créé dans les Tuamotu (environ 76 atolls, dont 46) pour exporter le poisson en Chine.
A noter ici l’aérodrome de HAO pendant la période des essais nucléaires a servi de base logistique pour le centre d’expérimentation du Pacifique. Sa piste particulièrement longue (3 380 m) été classée depuis par la NASA comme piste d’atterrissage d’urgence pour la navette spatiale Columbia en cas de problème technique.
La Chine a ouvert son premier consulat en 2007 ; il y a aujourd’hui 3 consuls résidents. Un Institut Confucius est placé auprès de l’Université depuis 2013, et propose des activités culturelles (cours de mandarin et visites d’études en Chine). Le nouvel an chinois donne lieu à des festivités. Il existe un projet de ligne aérienne directe avec Hainan (Haïnan Airlines).
Les tourisme
La moitié des touristes sont des Américains, 40% sont des Français, le nombre de touristes japonais a fortement diminué. En 2025, environ 3 300 touristes chinois sur un total de 280 000. Ce n’est pas forcément qu’un tourisme haut de gamme. Les croisières se développent.
Tahiti se montre « méfiante » face à la Chine, mais aussi prudente avec Taïwan avec laquelle les relations sont maintenues en dépit des réactions des consuls chinois. La diaspora ne semble pas être « utilisée ».
L’Azerbaïdjan est ici beaucoup moins présent et actif qu’en Nouvelle Calédonie
Situation économique : l’industrie perlière est la deuxième ressource après le tourisme mais elle est confrontée à des défis (surproduction et problématique environnementale).
Les questions environnementales sont très présentes.
Les Polynésiens ont un attachement particulier avec les Etats-Unis, même si ces derniers ne sont pas très présents (visite de Kamala Harris, relation avec Hawaï). Trump a fermé le consulat américain dès 2025, et laisse l’Australie gérer la zone face à la Chine
2021 : ouverture d’un consulat général australien. En décembre 2026, Air Tahiti Nui ouvrira une ligne directe entre Papeete et Sydney. La Nouvelle Zélande n’a qu’un consulat honoraire (consulat général en Nouvelle Calédonie).
La vie politique
Contexte constitutionnel : la Polynésie bénéficie d’une large autonomie politique avec une Assemblée territoriale élue et un gouvernement local. Les débats sur l’auto-détermination portés notamment par les partis indépendantistes prédominent.
De 2004 à 2009, les Indépendantistes sont au pouvoir. Depuis 2015 : retour des autonomistes (80% veulent rester dans le giron français). En 2023, les indépendantistes reviennent au pouvoir. Mais il semble que « l’indépendance soit devenue moins anxiogène dans l’esprit des gens ».
Le Tavini dirigé par Oscar Temaru est le front de libération de la Polynésie créé en 1977 ; beaucoup d’enseignants et de retraités de l’Etat sont membres de ce parti. En 2026, il traverse une crise majeure marquée par des démissions en cascade et une scission sans précédent Le gendre d’Oscar Temaru, qui a vécu aux Etats-Unis, s’appuie sur les Américains (projet avec Google de mise en service de 5 câbles sous-marins et de 2 data centers) et les Chinois, « prépare » l’indépendance.
Aujourd’hui, il existe une opposition marquée entre indépendantistes et autonomistes sur deux sujets clés : l’indépendance et l’exploitation des fonds marins :
- Indépendance tout de suite et avec les richesses actuelles ? ou « On verra dans 20 ans »
- Désaccord sur l’exploitation des fonds marins.
Parmi les 5 principaux partis autonomistes, qui s’opposent au Tavini, le Tapura Huira’attira, modéré s’inscrit en tête. Ni lui, ni les 4 autres ne remettent en cause le lien avec la France, tandis que le gouvernement actuel doit faire face à des défis nombreux, et à beaucoup de déceptions. Les prochaines élections sénatoriales de 2026, avant les territoriales de 2028, pourraient apporter quelques changements. Beaucoup de déception se manifeste par rapport au gouvernement actuel sur la lutte contre la forte augmentation du coût de la vie. Les prochaines élections territoriales se tiendront en 2028. ( après 2023)
Les câbles
La Polynésie française repose principalement sur 2 câbles sous-marins dont l’un entre Tahiti et Hawaii…. L’autre relie Tahiti à 20 îles des archipels des Marquises et des Tuamotu et est financé en partie par l’AFD. Les tarifs d’accès à internet sont ici parmi les plus chers du monde. D’ici fin 2027, 5 nouveaux câbles sous-marins portés par Google devraient être posés
La dette nucléaire reste un sujet important. Un accord sur les réparations est nécessaire ; la demande de pardon de la France est une question centrale : François Hollande avait reconnu une « dette morale » lors d’une visite à Papeete (2016) ; pour Emmanuel Macron, la nation a une « dette » à l’égard de la Polynésie. Il a pris la décision de déclassifier, en partie, les archives sur les essais nucléaires (2021). Mais pour l’heure il n’y a pas eu d’excuse officielle au nom de l’Etat… Néanmoins, force est de constater que la position est plus ouverte aujourd’hui avec une évolution du « secret d’Etat » vers une transparence accrue. Des études sur l’impact génétique sont en cours
A souligner : Dans le Pacifique sud, la Polynésie et la Nouvelle Calédonie sont le relai de la France et de l’Europe en termes d’influence.
Hélène Mazeran