Espace Cultures

L’objectif de l’Institut du Pacifique est de développer les études et recherches sur la « Région Pacifique », souvent mal connue. Si bien entendu les aspects géopolitiques et économiques, à la fois dans leur globalité et dans leurs composantes nationales, sont toujours privilégiés dans notre cercle, la connaissance des populations et des civilisations est un élément important complémentaire. Nous vous proposons donc une rubrique « culture » qui pourra comporter des fiches de lecture, des comptes-rendus d’expositions, de films ….

Et bien entendu, nous comptons sur la participation de tous les adhérents de notre association.

 Les points de vue exprimés n’engagent que leurs auteurs.


« Longitude, Latitude, Solitude »

25 juin – 30 septembre 2021

Exposition à l’Ambassade d’Australie, 4, avenue Jean Rey. 75015. Paris

Source : https://france.embassy.gov.au/parifrancais/events.html

De juin 2021 à juin 2022, l’Ambassade d’Australie en France présente une série de manifestations tout à fait originales, « allant des arts vivants à la gastronomie en passant par les arts visuels, le cinéma, la musique, le sport, le monde des affaires, la science et l’innovation ».

Parmi ces 100 événements répartis sur l’ensemble du territoire français[1], une exposition à Paris, dans les locaux de l’Ambassade mérite une attention particulière : l’exposition « Longitude, Latitude, Solitude » d’ Andrew Vukosav, artiste photographe et pilote émérite. Il nous présente des vues aériennes monumentales, de paysages de différentes régions d’Australie. De prime abord, ce pourraient être des peintures abstraites s’appuyant sur des paysages spécifiques de l’île-continent.

La beauté, la singularité et la diversité des tableaux mettent en valeur des lumières très différentes selon les lieux et les moments. Ces tableaux sont le témoignage passionné d’une recherche solitaire et d’un désir de transmission idéalisé.

Michèle Bietrix et Hélène Mazeran


[1] Voir l’ensemble du programme sur france.celebrateaustralianow.com


Les Olmèques et les cultures du Golfe du Mexique

Musée du Quai Branly – Jacques Chirac – Paris

Source : https://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/expositions/details-de-levenement/e/les-olmeques-et-les-cultures-du-golfe-du-mexique-38518/

C’est une magnifique tête colossale à l’entrée du musée  qui vous invite à découvrir cette exposition consacrée aux  Olmèques. Elle est  accompagnée de nombreuses autres  sculptures, grandes et petites, de stèles et  objets divers.

Cette culture de Mésoamérique  (Sud du Mexique actuel et ouest de l’Amérique centrale) doit son nom  au mot « Olmán » (pays du caoutchouc) et lui a été donnée par l’archéologue Hermann Beyer. Elle s’est épanouie entre 1700 et 400 avant JC et n’a pas encore livrée tous ses secrets. Une multitude de langues y était parlée dont certaines sont encore utilisées aujourd’hui.

 Cette aire costale du Golfe s’étend sur 800km le long de l’Atlantique et les Olmèques ont occupé la partie la plus au sud de cette bande côtière sur 300 km très humide avec la montagne los Tuxtlas d’origine volcanique (dans l’actuel état de Veracruz).

Des glyphes représentent des mots ou des syllabes mais qui à ce jour n’ont pas encore été déchiffrés à l’exception des chiffres.

Cette zone géographique a abritée d’autres cultures également illustrées dans cette exposition

Pour aller plus loin vous pouvez consulter les liens suivants

Bonne visite !

Michèle BIETRIX

GARCIN Thierry : Géopolitique de l’Arctique. Economica, 2ème édition. 2021.

Source : https://www.economica.fr/livre-geopolitique-de-l-arctique-garcin-thierry-c2x32211100?PGFLngID=0

En 2013, dans la 1ère édition de la « Géopolitique de l’Arctique », Thierry Garcin présentait l’intérêt renouvelé pour l’Arctique dans les années 2007-2009 du fait des perspectives de réchauffement de la planète, entraînant la diminution de la banquise, qui permettrait un lien direct de l’Atlantique au Pacifique par le nord à certains moments de l’année.

En mars 2021, l’échouage du porte-conteneurs Ever Given dans le canal de Suez entraînant le blocage du commerce mondial pendant quelques jours a, de nouveau, mis l’accent sur la route maritime du nord comme alternative viable à la route sud Océan indien-Suez. La 2nde édition de l’ouvrage de Thierry Garcin est donc un instrument utile, clair et bien documenté pour mieux comprendre le véritable enjeu que constitue l’Arctique comme nouvel espace de convoitises, même si pour l’instant un écart considérable persiste entre les 23 millions de tonnes qui ont transité de janvier à septembre 2020 par la voie maritime du nord-est, et le milliard de tonnes passé par Suez.

Conçus de manière très pédagogique, et agréables à lire, les dix chapitres sont illustrés par des encadrés et par un cahier central de seize cartes en couleurs. De nombreuses notes et références bibliographiques ainsi qu’un index, permettent de se référer à des sources complémentaires. L’approche géographique, historique et juridique est complétée par une étude précise des enjeux contemporains, notamment économiques, qui suscitent tensions et rivalités de la part des puissances riveraines et une militarisation croissante. Les Etats « périphériques » sont également étudiés en fonction de l’actualité présente ou de l’avenir proche : indépendance du Groenland danois, positions des acteurs asiatiques (et notamment de la Chine), rôle de l’Union européenne et de certains Etats européens. Enfin il apparaît que les organisations internationales régionales sont encore de peu de poids face aux rapports de force des Grands.

La lecture de cet ouvrage très riche est ainsi vivement conseillée pour décrypter certains des thèmes de l’actualité des relations internationales.

Thierry Garcin, producteur de l’émission « Les enjeux internationaux » sur France-Culture, chercheur en relations internationales, universitaire et enseignant dans de nombreuses institutions, est l’auteur de nombreux ouvrages et articles. Membre actif de l’Institut du Pacifique depuis de nombreuses années, et contributeur régulier aux conférences organisées par l’Institut du Pacifique, il présentait le 3 juin dernier « Les enjeux arctiques vus du Pacifique ».

L’enregistrement de cette conférence figurera prochainement sur le site de l’Institut du Pacifique : www.institut-du-pacifique.org.

Hélène Mazeran


Mémoires d’un ex-conseiller à la Sécurité nationale de Donald Trump

Source : https://www.simonandschuster.com/

John Bolton est un ancien élève de Yale, avocat de profession, ayant rejoint l’administration américaine pendant la présidence de Ronald Reagan (où il fit campagne contre l’UNESCO[1] puis travailla dans l’USAID[2]). Après avoir œuvré au département d’État sous la présidence de Georges Bush père, il devient chargé des questions de désarmement dès les débuts (mai 2001) de George Bush fils. Néo-conservateur aux positions souvent contestées, il est nommé en 2005 ambassadeur  auprès de l’Organisation des Nations-Unies, mais son approbation[3] par le Sénat se révèle impossible et il démissionne fin 2006 quand les « mid-terms »[4] du second mandat Bush donnent la victoire aux Démocrates.

L’arrivée au pouvoir de Donald Trump est l’occasion pour Bolton d’espérer le titre prestigieux de secrétaire d’État. Dans ses mémoires[5] il ne cache pas son impatience qui l’empêche d’accepter un poste moins prestigieux. Trump, cependant, n’ignore pas qu’une telle nomination serait pratiquement impossible à faire passer et il lui offre finalement le (très haut) poste de conseiller à la Sécurité nationale, poste auprès de président classé hors ministère, ce qui lui permet d’échapper au processus d’approbation.  Il s’installe à ce poste le 9 avril 2018, après avoir donc largement eu le temps de reconnaître le (dys)fonctionnement de l’équipe au pouvoir pour laquelle il travaille désormais.

Bolton arrive donc à la Maison-Blanche deux jours après l’attaque chimique de Douma, en Syrie, au moment où sont évoquées des frappes lourdes, appuyées par les alliés Macron et Theresa May (Premier ministre du Royaume-Uni). Un canal de communication est ouvert avec les Russes, pour éviter de causer la moindre perte dans leurs (rares) troupes déployées sur place. Le retard au choix d’une option de frappe, toutefois, permet aux Syriens de s’y préparer et l’attaque finalement exécutée n’aura aucun effet dissuasif sur la suite des évènements, même si Bolton s’en fait acclamer.

En incise intéressante, Bolton note une conversation téléphonique de Trump avec Erdogan qui apparaît à Bolton comme « Mussolini, en train de s’exclamer depuis son balcon romain. C’est comme s’il nous donnait un cours de politique étrangère, debout sur le Resolute desk[6]». Le problème Erdogan ne manquera effectivement pas de s’aggraver. Déjà le pasteur Andrew Brunson avait été arrêté en Turquie en 2016 comme monnaie d’échange dans la lutte d’Erdogan contre le prédicateur Fethullah Gülen autrefois son allié, devenu son ennemi et réfugié aux Etats-Unis. Le prétexte était une accusation d’espionnage au moment du prétendu coup d’État qui permit à Erdogan de mettre sous sa coupe les derniers instruments de liberté du pays. Erdogan voulait une monnaie d’échange contre les poursuites judiciaires américaines à son encontre dans l’affaire de la banque publique turque Halkbank, sachant que la situation était envenimée par les taxes douanières de Trump et par l’achat turc d’armes antiaériennes russes S-400. Le 14 décembre 2018, au téléphone, Trump s’engage à ce que la Halkbank ne soit pas poursuivie… ce qu’il ne peut constitutionnellement pas faire, et se déclare prêt à quitter la Syrie, pourvu que la Turquie se charge d’éliminer Daech. Malheureusement, pour la Turquie, l’ennemi n’est pas Daech mais les Kurdes et en particulier le PKK (et ses alliés), ceux qui avaient le plus lutté contre Daech ! La volonté de Trump de quitter la Syrie ne fait donc le jeu que des ennemis de l’Occident en ne laissant aux Kurdes de Syrie qu’un étroit territoire d’asile.

Hors du Moyen-Orient, d’autres troupes américaines se trouvent encore sur le front : en Afghanistan. Trump pensait, en donnant le feu vert à son secrétaire à la Défense James Mattis, que l’affaire serait vite réglée, et s’étonne fin 2018 qu’elle soit si loin de l’être. Au moment des « mid-terms » de novembre 2018, une réunion formule élégamment le bilan par la bouche de Trump : « Des millions de personnes tuées, des milliers de milliards de dollars et on n’y arrive toujours pas. Encore six mois, c’est ce qu’ils nous disaient avant, et on se fait toujours botter le cul.  (…) On doit ficher le camp. Ma campagne était de nous retirer ». Et Trump ne donne que quelques mois « jusqu’à la saint Valentin », c’est à dire jusqu’au 14 février 2019. Pour le « discours sur l’état de l’Union » 2019, repoussé au 5 février, il précise seulement que « mon administration poursuit un dialogue constructif avec un certain nombre de groupes afghans, dont les talibans. A mesure que nous progresserons dans ces négociations, nous pourrons réduire notre présence militaire et nous concentrer sur la lutte anti-terroriste ».

Les négociations menées par l’ambassadeur américain d’origine pachtoune Zalmay Khalilzad avec les talibans sont compliquées. Pompeo croyait avoir les mains libres pourvu que les troupes américaines puissent quitter le pays, mais un accord ne pouvait être qu’une duperie. En fait, il faut maintenir une force antiterroriste tout en clamant hautement qu’il ne reste (presque) personne. Les priorités consistent à « être entièrement capables de prévenir une résurgence du terrorisme et de surveiller les menaces constituées par les programmes nucléaires militaires de l’Iran et du Pakistan ». Mais il y faut des moyens très supérieurs à ce que Trump consent à laisser. Or un accord se noue entre Khalilzad et les talibans en dehors de Pompeo, le ministre responsable. Trump veut rencontrer le président Ghani (qu’il appelle par le nom de son prédécesseur Karzai) mais aussi les talibans (avec précautions), quand tout est interrompu par un attentat auquel Trump répond… par un tweet.

Les sanctions financières contre la Russie avaient été imposées après la reprise par celle-ci de la Crimée aux dépends de l’Ukraine et en dépit d’engagements antérieurs. Elles avaient été aggravées le 6 avril 2018 sur initiative parlementaire contre la volonté de Trump[7] qui voulut au contraire les supprimer. C’est en fin juin 2018 que Bolton se rend à Moscou rencontrer Vladimir Poutine avec les ministres Shoygu (Défense) et Lavrov (Affaires étrangères). La rencontre porte sur la maîtrise des armements (sujet sur lequel Trump n’avait guère été instruit) et la Syrie. Poutine y met en garde les Américains contre des déloyautés à attendre et Bolton reconnaît en cet échange un temps fort de sa visite. Sur l’Ukraine, le désaccord persiste. Poutine prétend qu’Obama lui avait dit en 2014 « que si la Russie n’allait pas plus loin que l’annexion de la Crimée, le conflit avec l’Ukraine serait alors résolu » avant de changer d’avis. Sont aussi évoqués l’Iran et, par Bolton, le problème de l’ingérence russe dans les élections américaines qui aura eu d’énormes conséquences sur l’opinion vis à vis de la Russie[8]. A Helsinki, à partir du 16 juillet 2018, doit se produire la rencontre avec Poutine : un échange plutôt cordial mais assez vain, même si Trump croit comprendre que Poutine voulait quitter la Syrie. Poutine se défend aussi sur le thème de l’ingérence électorale. Mais le vrai sujet intéressant les deux présidents, c’est l’économie et Trump se laisse aller à une critique du renseignement américain qui déclenche une violente réaction à Washington.

Le chapitre 6 s’intitule pourtant « Défier la Russie » car Bolton veut poursuivre son œuvre sous Georges Bush fils (se débarrasser du traité ABM[9]) en sortant les Etats-Unis du traité INF[10] sous le prétexte de violations de la part de la Russie (auxquelles les Russes opposent des violations de la part des Etats-Unis). Les conséquences de ce retrait retombent naturellement sur l’Europe donc l’OTAN[11].  Selon Bolton, lors de sa visite à Moscou le ministre de la Défense Shoygu se serait montré compréhensif vis à vis de la position américaine, et Vladimir Poutine se serait montré amical même après l’annonce que les Etats-Unis ne comptaient pas prolonger New-START[12]. L’annonce du retrait d’INF fut faite le 4 décembre 2018 (pour un retrait effectif 180 jours plus tard conformément aux règles du traité). Les Etats-Unis ont désormais les mains libres – mais la Russie aussi. Quant à l’Ukraine, elle élit comme président l’acteur Zelenski, avec 73 % des votes, en remplacement de Porochenko, le 21 avril 2019, mais Bolton ne verra pas les évolutions ultérieures car il quitte son poste peu après.

En Amérique latine et centrale, sans même s’étendre sur la lutte contre l’immigration illégale, objet de tant de controverses, le bilan est loin d’être satisfaisant. Pourtant la révolte populaire contre le régime illégitime de l’autocrate Nicolas Maduro, l’héritier d’Hugo Chavez[13] au Venezuela, semblait promettre un succès facile. « La Russie avait consenti à des dépenses considérables pour renforcer Maduro, dominer l’industrie pétrolière et gazière et imposer des coûts aux Etats-Unis. Pékin n’était pas loin derrière ». Voilà qui justifiait une action américaine de soutien, au moins diplomatique et financier, à l’opposition populaire, puisqu’une action armée n’était pas envisageable en raison de « l’inévitable opposition du Congrès ».

Or le vendredi 11 janvier 2019, le président Juan Guaido de l’Assemblée nationale[14] annonce que, selon l’Assemblée, la réélection de Maduro en 2018 était illégitime et donc invalide. Le 23 il se proclame président en exercice, conformément à la Constitution en cas de vacance du pouvoir. Guaido, arrêté par la police secrète (ou bien par les Cubains) est rapidement relâché mais Maduro se maintient au pouvoir. Bolton propose des sanctions pétrolières, voire le classement du Venezuela comme Etat terroriste. Cependant, Stevin Mnuchin, ministre américain des Finances ne veut agir qu’en cas de certitude du succès de l’action contre Maduro. Alors que la tension monte au Venezuela où les citoyens manifestent par des concerts de casseroles, Trump flotte entre l’inaction, des exigences exagérées et une option militaire. De son côté, Guaido exagère le soutien d’une armée en fait largement restée obéissante envers Maduro, qui envoie sa police menacer la femme et la fille de Guaido. Ce dernier, sorti de son pays pour des visites à l’étranger, se retrouve mis en cause à son retour et le renversement tant espéré de Maduro ne se produit pas. Echec pour Trump qui doit même fermer l’ambassade de Caracas !

La relation avec l’Iran tient une part importante dans ce récit. John Bolton avait déjà attaqué l’accord de Vienne[15] signé par Obama en 2015, qui prévoyait la disparition progressive des sanctions. En 2018 se pose la question d’un retrait américain accompagné de la poursuite américaine de sanctions en obligeant les Alliés à faire de même, d’où les réactions européennes, particulièrement de Macron et Merkel. Le secrétaire à la Défense, le général (du corps des Marines) James Mattis s’y oppose tout en admettant la possibilité de s’y conformer[16]. Le retrait se confirme au moment où Trump nomme Mike Pompeo comme secrétaire d’État en remplacement de son prédécesseur Rex Tillerson que John Bolton voue d’ailleurs aux gémonies. La confirmation de Pompeo par le Congrès n’est toutefois pas chose aisée. Le retrait américain du JCPOA, annoncé le 8 mai 2018, correspondait aux désirs d’Israël, mais aussi de l’Arabie et des Emirats. Il fut suivi le 8 septembre 2018 par l’attaque de l’ambassade de Bagdad et du consulat de Bassora que Bolton attribue à des manœuvres iraniennes, le manque de réaction efficace des Etats-Unis s’expliquant par le fait qu’après vingt mois de présidence Trump, tous les postes de haute administration n’étaient pas encore pourvus de titulaires.

Avec le retrait américain se repose le problème des sanctions. Des dérogations pour s’approvisionner en pétrole iranien étaient accordées à huit pays : Chine, Inde, Corée du Sud, Japon, Turquie, et aussi Taïwan la Grèce et l’Italie qui mettent tôt fin à leurs achats. L’Inde, pays pauvre, tient à profiter des prix très bas auxquels l’Iran devait brader sa production. Pendant ce temps, l’Iran accélère son enrichissement et pratique même des attaques de pétrolier au large des Emirats, posant la question d’une action militaire. La grande réponse de Trump est un tweet « Si l’Iran veut faire la guerre, alors ce sera la fin officielle de l’Iran. Ne refaites jamais l’erreur de menacer les Etats-Unis ». Quand un drone Global Hawk (146 millions de dollars) est abattu, Trump prend l’affaire au sérieux et désire des frappes lourdes mais tout en refusant le risque de victimes, ce qu’il tweete. Le 8 juillet 2019, Trump paraît prêt à aller dans le sens des Européens et à alléger les sanctions (au désespoir de Bolton), mais du 10 au 13 l’Iran mène de nouvelles actions contre des navires et désormais il ne se passera rien malgré une réunion à Biarritz le 24 août.

Un aspect essentiel de ces mémoires tient à la relation de Trump avec Kim Jong-un, alors qu’initialement toutes les options envers la Corée du Nord étaient étudiées, y compris une pression « maximale ». Le sujet avait fait l’objet de discussions avec le Premier ministre japonais Abe lors de sa visite près de Miami, dès les premiers jours de Bolton auprès de Trump. Mais Trump était persuadé de résoudre à lui seul le problème nord-coréen pour y gagner une gloire éternelle[17]. Le premier épisode est la préparation, puis la tenue, de la réunion de Singapour. Un grand tapage médiatique, alimenté de tweets « trumpesques », pour un grand vide réel. En fait, la réalité était le risque d’une fausse manœuvre de Trump, sur la dénucléarisation, sur les armes chimiques et biologiques[18], sur les manœuvres conjointes avec le Japon… sachant que le président Moon Jae-in de Corée du Sud jouait un jeu trouble dans sa volonté de se mettre en avant pour recueillir le maximum de publicité[19]. Bolton relate ses nombreux entretiens avec Trump pour le dissuader d’initiatives catastrophiques et le convaincre de rester dans les limites prévues. Le seul geste de Kim est le retour de trois otages américains que Pompeo va récupérer à Pyongyang. En effet la fermeture du site nucléaire de Pungyye-ri ne s’effectue que devant des journalistes et non des scientifiques compétents, ce qui empêche tout contrôle. Les concessions américaines sont beaucoup plus importantes, avec l’annulation de manœuvres militaires. Une déclaration de « fin de la guerre de Corée[20] » risquerait de légitimer le régime et les exactions de Pyongyang, mais le risque était grand d’une envolée lyrique d’un Trump inconscient des conséquences de ses paroles comme de ses tweets.

Après un G7 au manoir Fairmont (au Québec) qualifié de « catastrophique » en raison des problèmes économiques, ce sommet Kim-Trump de Singapour, commençant le 12 juin 2018 débouche sur une déclaration conjointe « d’établir de nouvelles relations respectives conformément au désir des peuples des deux pays de paix et de prospérité », avec la vague promesse que « la RPDC s’engage à travailler à la dénucléarisation complète de la péninsule coréenne », sans précision ni calendrier. Prévues pour donner une réalité à ces mots creux, les discussions de Mike Pompeo à Pyongyang en août se révèlent « incroyablement frustrantes », et le secrétaire d’État doit repartir sans aucune avancée et sans avoir rencontré Kim. Par contre, ce dernier a envoyé à Trump des messages qualifiés par Bolton de « lettres d’amour » occasionnant de Trump des réponses et des commentaires aussi niais.

Après les « mid-terms » de 2018, le sujet d’une nouvelle rencontre est remonté en première page. Le 8 janvier 2019 Kim Jong-un est allé à Beijing, probablement pour préparer la réunion, et son ministre des Affaires étrangères Kim Yong-chol à Washington pour rencontrer Trump et lui remettre une lettre de Kim Jong-un. Un sommet est prévu à Hanoï les 27 et 28 février : le seul intérêt est de fournir à Kim une vraie définition de la dénucléarisation attendue et la liste des avantages qu’il pourrait en attendre. La grande crainte de ses conseillers était que Trump se contente d’une mesure partielle de dénucléarisation en échange d’un allègement des sanctions. Il n’en est heureusement rien et son départ élimine la menace d’un impair. Le projet de déclaration finale indique des « progrès » (tout en se gardant bien de les définir), mais n’est même pas publié.

En mars, Trump émet un tweet critiquant des sanctions. Il se fâche avec le Japon et la Corée du Sud au sujet du coût d’entretien des bases américaines sur leurs sols, exigeant non seulement une indemnisation totale mais même un bénéfice de 50 %. Heureusement le pire, le départ des troupes, est évité et les deux pays débourseront… un peu plus.

Le président Moon Jae-in reste cramponné à un projet de résolution qui le mettrait en vedette, et à un projet de rencontre à Panmunjom entre Trump, Kim et lui. Il vient à la Maison-Blanche le 20 avril 2019. Il est suivi par le Premier ministre Abe le 26 avril – au moment où se manifeste une tension entre Corée du Sud et Japon, aboutissant à une rupture de communication de renseignements. Pendant ce temps, Kim continue les essais de missile, dont Trump minimise l’importance, même au cours d’une visite au Japon qui se sent pourtant le premier menacé. Il revient au Japon en juin pour le G-20 d’Osaka et en repart pour un arrêt à Séoul. Or il tweete qu’il pourrait alors rencontrer Kim Jong-un à Panmunjom. C’est ce qui arrive, au grand bonheur de Kim et de Moon qui en ont tiré une mise en valeur. Quant à Trump, il se félicite, tweetant que « il y a peut-être une violation des résolutions des Nations-Unies, mais le président Kim ne prendrait pas le risque de trahir ma confiance (…) et il ne veut pas décevoir son ami, le président Trump ! ». Sans commentaire.

Lié à ce thème de la Corée du Nord apparaît celui des plus grands soucis des relations internationales : la relation avec la Chine qui fait l’objet d’un chapitre au titre éloquent « Le Tonnerre gronde en Chine ». La Chine humble et discrète de Deng Xiaoping, acharnée à progresser sans se faire remarquer, est devenue la puissance arrogante de Xi Jinping, sûre de sa richesse et prête à donner des leçons, poursuivant une politique mercantiliste et nationaliste tout en profitant des avantages de libre-échange (à sens unique) de l’Organisation mondiale du Commerce. Autres aspects négatifs : ses pratiques répressives tant ethniques (Ouïghours, Tibétains) que religieuses (catholiques, Falun Gong). Ce comportement se protège par un outil militaire en croissance exceptionnelle, menaçant à terme la supériorité américaine. « A certains égards, Trump incarne l’inquiétude grandissante des Etats-Unis envers la Chine » (…) « abordant le commerce et les déficits commerciaux comme s’il lisait un bilan comptable ». Même les acharnés du libre-échange doivent reconnaître le pillage de la propriété intellectuelle occidentale, le dumping des entreprises chinoises soutenues par l’État et le protectionnisme appliqué à son marché intérieur.

La première affaire est celle de ZTE, pour laquelle Trump s’oppose aux sanctions et critique son administration en téléphonant à Xi Jinping ! Le sommet du G-20 à Buenos-Aires est l’occasion d’un dîner réunissant Trump et Xi, le 1er décembre 2018. Xi y joue de flatteries – et endort toute méfiance de Trump. L’année suivante se pose la question de sanctions par les droits de douane, mais Trump se préoccupe surtout des exportations américaines de produits agricoles, pour des raisons électorales, et Xi en joue parfaitement. Trump ne comprend rien aux problèmes techniques – et en particulier à la menace de Huawei[21], contre lequel l’administration cherche à unir un front occidental alors que Trump promet à Xi d’empêcher des sanctions contre Huawei ! La rébellion des Hongkongais contre la menace d’extradition en Chine continentale, la répression des Ouïghours (et des Tibétains) sont encore des occasions d’inertie. A lire les mémoires de Bolton, on peut considérer que son principal travail est de dissuader Trump d’initiatives verbales catastrophiques.

« Trump était particulièrement dyspeptique au sujet de Taïwan ». Au dîner de Buenos-Aires, Xi avait mis Trump en garde contre toute déclaration d’indépendance de l’île. Mais le Taiwan Relations Act de 1979 donne le droit aux Etats-Unis de fournir à l’île les moyens de sa défense (en particulier des F-16, payés 8 milliards de dollars et assurant beaucoup d’emplois en Caroline du Sud.).

En plus de ces grands sujets de politique extérieure, Bolton décrit aussi l’incohérence des réunions de prise des décisions, la soudaineté des tweets présidentiels, parfois à l’opposée des politiques déjà adoptées, les intrigues et les remplacements dans les postes les plus élevés[22], sans compter quelques allusions aux humeurs de la Première dame. Le chapitre 8 s’intitule d’ailleurs « Le chaos comme mode de vie ». Même si la vision interne des coulisses de l’administration Trump n’est pas forcément impartiale et équitable, le tableau obtenu est accablant. Il n’est donc pas étonnant que le départ de John Bolton ait été houleux, qu’il découle d’une démission de sa part ou d’une mise à la porte par Trump. Quelques attaques et mesquineries s’en seraient ensuivies, dans un divorce pas très diplomatique : un comble pour monsieur l’ex-Ambassadeur aux Nations-Unies !

L’écriture de ces mémoires politiques, et d’autant plus qu’elles se veulent polémiques, est un exercice difficile. L’auteur a choisi de séparer les domaines, quitte à ce que leurs évolutions au cours du temps occasionnent des retours en arrière ou des anticipations (sans compter la difficulté à retrouver les dates exactes), plutôt que de choisir un déroulement chronologique : la seule solution aurait été de d’isoler chaque domaine dans une colonne séparée en mettant en regard les évènements simultanés – ce qui est bien difficile pour l’éditeur. En revanche, il est regrettable que manque une table des personnalités citées, ce qui est une réalisation aisée à partir d’un texte informatique mais une tâche harassante pour le lecteur d’un ouvrage imprimé. Enfin, la bibliographie doit être réclamée[23] à contact@talenteditions.fr sans pouvoir bénéficier d’appels de notes dans le texte. Les mémoires de John Bolton sont donc très intéressants, mais leur édition matérielle reste à améliorer !

Denis LAMBERT


[1]    A l’époque noyautée par le clan pro-soviétique qui utilisait l’organisation comme instrument d’agitation politique, en particulier par la fourniture de manuels scolaires marxistes – principalement facturés à l’Occident !

[2]    Agence des Etats-Unis pour le Développement international qui offre une aide technique et éducationnelle aux pays en développement.

[3]    Les nominations aux postes importants qui engagent la nation sont soumises à validation. Il s’agit non d’un contrôle a posteriori mais d’une orientation de l’exécutif par le législatif.

[4]    Si les élections présidentielles se tiennent tous les quatre ans, les élections législatives ont lieu tous les deux ans, pour renouveler le tiers du Sénat et la totalité de la Chambre des Représentants. Les élections législatives qui ne coïncident pas avec les présidentielles sont appelées « mi-mandat » ou « mid-terms ».  Statistiquement, elles voient une chute du soutien à l’équipe au pouvoir.

[5]    « The Room Where It Happened », Simon & Schuster, New York, 2020 et « La pièce où ça s’est passé », Talent éditions, Paris, 2020. Le livre aurait été volontairement soumis par l’auteur à la censure, ce qui expliquerait quelques rares « blancs » dans l’édition française comme dans l’américaine.

[6]    Bureau réalisé à partir de l’épave du navire d’exploration polaire HMS Resolute. La reine Victoria a fait tirer de ses membrures de chêne un bureau offert aux Etats-Unis qui sert généralement de bureau présidentiel

[7]    Trump, qui avait été accusé de collusion avec la Russie lors de l’élection de 2016, haïssait toute évocation de ce sujet et s’opposait aux sanctions contre l’avis de Bolton. Celui-ci met en cause la représentante des Etats-Unis à l’ONU pour des déclarations, d’ailleurs erronées, que, de toute façon, il ne lui appartenait pas de prononcer, preuve du fonctionnement aberrant de l’administration Trump.

[8]    L’affaire du « Russiagate » se termine en 2019 par la sortie du rapport Mueller.

[9]    Traité sur les systèmes anti balistiques – que les Américains considèrent comme traité indépendant et les Russes comme partie du traité SALT.

[10]  Datant de 1987 donc, il est vrai, d’un contexte stratégique totalement dépassé depuis la montée en puissance de la République populaire de Chine, et plus encore sous Xi Jinping.

[11]Il est notable que le secrétaire à la Défense, John Mattis, s’opposera à ce retrait jusqu’à sa propre            démission au 31 décembre 2018.

[12]  Cette prolongation a été l’un des premieres actions de l’équipe Biden.

[13]  Mort en 2013.

[14]  Élue en 2015 avec une majorité anti-chaviste.

[15]  Joint Comprehensive Plan of Action ou JCPOA.

[16]  Il présente toutefois sa démission à la fin 2018, remplacé par intérim par son adjoint Patrick Shanahan puis par Mark Esper.

[17]  Et probablement un prix Nobel puisque Obama en avait bien obtenu un sur de très vagues déclarations d’intentions jamais suivies…

[18]  Redoutées par le Japon autant que les armes nucléaires dont seules se souciait Trump.

[19]  Il voulait d’ailleurs obtenir une invitation pour « préparer » le sommet avec Trump, ce qui lui aurait conféré une image d’organisateur !

[20]  L’armistice de 1953 n’a jamais été complété par un traité mettant fin à des hostilités qui ne sont légalement que suspendues.

[21]  Huawei peut, par son marché intérieur et les aides d’État, se montrer mieux disant à l’étranger. Or la fourniture des équipement 5G donnerait la main à la Chine sur toutes les entreprises, non seulement pour capter les informations mais pour interrompre – ou menacer d’interrompre – toutes les transactions.

[22]  Comme celui de Dunford par Miley comme chef d’état-major des armées ou de John Kelly par Mick

      Mulvaney comme chef du cabinet présidentiel.

[23]  L’auteur de ces lignes a reçu, en réponse à sa demande, les 47 pages de notes.


« Rouge vif : l’idéal communiste chinois » d’Alice Ekman

Editions de l’Observatoire, février 2020

Source : https://www.editions-observatoire.com/

L’oppression au Xinjiang et au Tibet et la tragique mise au pas de la démocratie de Hong-Kong ont enfin fait admettre à l’opinion occidentale la brutalité du gouvernement de Xi Jinping. Cependant il reste un vague relent de l’idée fausse (qui a inspiré la politique de Bush fils aussi bien – ou plutôt mal –  que de Clinton) selon laquelle l’enrichissement de la Chine la ferait inéluctablement virer du communisme au libéralisme. Funeste fukuyamisme[1]  qui a ébloui trop d’acteurs qu’il aurait fallu éclairer !

Cet espoir ne reposait sur rien d’autre qu’une spéculation infondée, mais la bibliographie pour le démontrer est indigente. C’est pourquoi le livre d’Alice Ekman, sinologue qui émaille ses références chinoises de traductions personnelles, est le bienvenu.

Il s’articule en deux parties, encadrées d’une introduction qui retrace les évolutions chinoises depuis l’apparition de Xi Jinping comme dirigeant présumé puis confirmé, bientôt devenu seul maître du dogme – à  apprendre par cœur dans le texte – et d’un épilogue qui réaffirme l’existence du modèle chinois en confirmant sa mise en exécution. C’est l’avantage d’un système qui peut choisir comme horizon 2049[2], et non pas la prochaine déclaration à faire au journal télévisé suivant !

La première partie présente dix constatations, évidentes sauf mauvaise foi, sur la gouvernance chinoise : c’est celle du parti unique, le PCC.

La première est que le credo communiste n’a jamais été renié[3], même du temps de Deng Xiaoping, si bonhomme et patelin mais qui conservait toute sa dureté en cas de « besoin »[4]. La deuxième est que les mesures fondamentales d’encadrement de la population, même l’injuste et cruel hukou, n’ont jamais été abrogées mais seulement éventuellement aménagées. Non seulement la structuration par le parti demeure, mais encore a-t-elle été renforcée depuis l’avènement de Xi Jinping. La troisième est l’application de cette règle dans l’économie, en conservant des entreprises d’État qu’on avait cru voir bientôt passer en système « public-privé ». La quatrième est la préservation des méthodes de propagande et d’encadrement de la pensée, la « pensée Xi Jinping » s’ajoutant à la « pensée Mao Zedong » dans un même culte obligatoire (au moins pour les cadres et ceux qui espèrent le devenir) de la personnalité du chef tout-puissant. Comme le précise la cinquième, cette pensée est devenue matière d’étude obligatoire, avec des séances cumulant l’enseignement de la parole, la mise en accusation des tièdes et l’autocritique héritée des pires moments du maoïsme. L’extorsion d’aveux programmés est devenue courante. L’accusation de corruption, en particulier, a permis d’éliminer toute opposition. La campagne n’épargne personne « des mouches aux tigres », frappant dans toute la société, même au niveau d’un ex-chef de la sécurité du temps de Hu Jintao, ex-membre du XVIIème comité permanent du Bureau politique, Zhou Yongkang, ou l’ex vice-président de la commission militaire centrale, Xu Caihu. A la trappe les opposants, comme chez le père Ubu.

Le sixième constat, que le PCC ambitionne de gérer « les masses » (et plus encore les élites) de façon absolue a trouvé son illustration dans le passeport citoyen qui utilise toutes les ressources électroniques et informatiques modernes. Ce système à points régit la vie du citoyen en lui permettant ou en lui interdisant certaines actions selon son score. Il peut relever ce score par des actions méritoires… ou par l’étude de la « pensée Xi Jinping ». Une application sur smartphone est dédiée à cet effet, d’autres tracent itinéraire et communications du porteur. On quitte Alfred Jarry pour Georges Orwell. Le septième met en valeur l’exploitation de la culture au service de la Chine, et surtout du PCC. Le huitième explore la supervision du système éducatif et de la recherche par le PCC. Une telle mainmise ne pouvant pas souffrir de concurrence, le neuvième constat traite de la lutte contre les religions autres que le marxisme-léninisme sauce maoïste. Le dernier constat est celui de l’omniprésence des symboles de cette nouvelle quasi-religion qui exige une foi absolue – et la contrôle.

La deuxième partie tire les conséquences de ces constatations, accessibles à tout visiteur, mais confirmées par les traductions de passages expressifs en chinois qui, quel hasard, ne sont pas traduits pour les occidentaux dans les publications officielles. Dans le domaine intérieur, c’est la domination omniprésente d’un PCC de 90 millions d’individus, dont le tiers est né sous Deng Xiaoping. Cet encadrement strict, lui-même soumis à la possibilité d’enquête par la très sévère Commission centrale de l’Inspection disciplinaire (CCDI), permet l’orientation fine du presque milliard et demi dans son comportement – même privé.

Dans le domaine des relations internationales, nous avons tous pu constater l’évolution de la posture chinoise. Discrète tant qu’elle restait faible – selon les instructions de Deng Xiaoping – la Chine s’affirme sous Xi Jinping maintenant qu’elle dispose de moyens financiers lui permettant de contraindre les autres. L’épisode des pas en avant vers une forme de capitalisme déguisé n’était qu’une feinte et un moyen de progresser. Désormais la Chine se sent capable d’apparaître dans sa forme maoïste en critiquant les autres régimes et s’affiche comme modèle, en particulier pour les pays en développement qu’elle cherche à orienter. D’où son action culturelle et formatrice, qui lui permet d’enseigner les normes qu’elle veut promouvoir en remplacement de celles de l’Occident. L’initiative « de la route et de la ceinture » des transports, la BRI ou « Nouvelles routes de la Soie », en est une illustration[5]. L’entrisme chinois dans les instances internationales en est une autre – même s’il ne faut pas exagérer son importance[6]. La Chine cherche à apparaître comme un pôle international, et comme tel veut attirer le plus de pays dans son mouvement. Elle n’hésite plus à critiquer, à fustiger les autres et les excès de langage de Lu Shaye, l’ambassadeur à Paris, avaient certainement été préparés à Beijing[7]. Se fait jour une défiance envers l’Occident qui se mue souvent en opposition franche où la Chine cherche à entraîner ses alliés qui se sentent bien souvent très gênés. Enfin, le comportement irréfléchi  de l’Occident envers la Russie de Vladimir Poutine a rejeté celle-ci vers une collusion sinon une alliance avec la Chine de Xi Jinping.

L’épilogue s’interroge sur la lutte des deux systèmes, avec des visions diamétralement opposées de la place de l’individu dans la société, compétition qui gagne l’ensemble du monde et risque de le trancher en deux camps. L’opposition n’est donc pas près de se dissiper et les sujets de Hong-Kong et de Taïwan apparaissent brûlants.

Paru en février 2020, avant l’éclosion de la pandémie Covid-19 en Occident (mais nettement après son éclosion dans une Chine qui s’est bien gardée de prévenir l’OMS à temps !), ce livre a probablement été transmis à l’éditeur au moment où aucun soupçon de virus n’était possible. Il était donc impossible à l’auteur de tirer argument de cette expérience qui confirme totalement ses affirmations. Il est clair, en effet, que le retard à l’aveu de la maladie, sa dissimulation au point de punir les courageux médecins qui ont fait leur devoir, correspondent bien à la volonté affichée de la Chine de donner désormais des leçons et de n’en plus recevoir. La façon même de traiter la maladie par un confinement rigoureux, dont l’application était surveillée par les « comités de quartier » hérités des pires périodes subies sous Mao, a donné la démonstration de l’emprise du parti sur le peuple. Et aussi, il faut le reconnaître à regret, de la supériorité en efficacité de la contrainte[8] sur le respect volontaire des instructions données. Sauf à Taïwan, où le civisme démocratique a vaincu la contagion[9].

Depuis l’écriture du livre, le rideau rouge est tombé sur la scène d’un Hong-Kong « normalisé ». Restent les angoisses sur la Mer de Chine méridionale (et orientale) et surtout sur Taïwan, si gravement menacée par Xi Jinping et soumise à des intrusions aériennes et maritimes dans sa bulle de défense. Espérons.

Denis LAMBERT


[1]     Francis Fukuyama, « La Fin de l’histoire et le Dernier Homme », Flammarion, 1992 dans l’enthousiasme trop précipité de la fin de l’URSS !

[2]     Centenaire – le 1er octobre – de la proclamation de la République populaire par Mao Zedong.

[3]     Même la Révolution culturelle prolétarienne, honnie dans les années 80 et jusqu’à l’arrivée de Xi n’est plus jamais évoquée. Xi Jinping en avait pourtant (légèrement) souffert, de même que son père Xi Zhongxun, pourtant héros des luttes révolutionnaires, démis de ses fonctions par Mao avant d’être réhabilité à l’accession de Deng.

[4]     Le gouvernement de Beijing a cherché à éviter la tragédie de Tien An men, même au prix d’une perte de face devant Gorbatchev. Mais quand la ligne rouge a été dépassée, la décision d’intervenir par la force a été prise sans état d’âme.

[5]     D’où la méfiance de l’Inde, par exemple, alors que l’Italie s’est ruée sur l’opportunité espérée. Lequel de ces deux pays fait partie de l’UE ?

[6]Voir sur ce sujet l’article de l’auteur sur ce site.Présence de la Chine dans les instances internationales : justice ou entrisme ?du20 novembre 2019.

[7]     Ils ont suscité un recadrage par Jean-Yves Le Drian, ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères.

[8]     Voir les reportages télévisés sur Wuhan.

[9]     10 morts seulement, sans contrainte autoritaire !


Source : http://www.folio-lesite.fr/Catalogue/Folio/Folio-essais/Penser-en-Chine

Penser en Chine.

Ouvrage collectif sous la direction d’Anne Cheng. Folio, essais. 2021.

Anne Cheng a coordonné dans cet ouvrage les contributions de treize spécialistes de la Chine qui visent à présenter ce payssous différentes facettes, avec différents éclairages : sinologues, intellectuels, historiens, politologues, anthropologues, sociologues,français et étrangers, Chinois et occidentaux. Cette diversité des contributeurs est présentée en fin d’ouvrage.

Contrairement aux traditions de « pensée unique » dans les régimes totalitaires,ce livre vise un objectif de pluralité d’approches afin de faciliter la compréhension profonde et non « orientée » de la Chine contemporaine. En Occident, nous ne sommes pas privés d’informations, d’images ; nous sommes au contraire souvent inondés de notions difficiles à décrypter, trier…, notions parfois partiales, ou seulement partielles, souvent limitées à la géopolitique, aux relations internationales. Il est moins courant d’entendre la voix d’intellectuels s’intéressant à la Chine, et encore moins d’intellectuels chinois (reconnus ou non par le régime de Pékin).

Le volume est divisé en quatre parties thématiques, permettant, selon Anne Cheng, « de fournir les informations les plus fiables possible et les clés pour comprendre les événements » :

  1. Projections de la Chine-monde,
  2. Récit national et réécritures de l’Histoire,
  3. Modes de contrôle de la société civile,
  4. Tensions et crises.

Les événements récents, qu’il s’agisse de la pandémie et de ses conséquences, ou des répressions brutales à Hong Kong ou dans le Xinjiang, n’ont pas forcément permis d’entendre, d’écouter (?) « des analyses en profondeur de connaisseurs de la Chine dans la durée et d’intellectuels chinois ». Les réalités sont parfois inaudibles dans un contexte de guerre des informations, voir de désinformation. Des « outils » de décryptage s’avèrent utiles.

Certains intellectuels chinois[1] ont pu, avec courage et au prix de grandes difficultés et aussi de gros risques, faire part de réflexions personnelles argumentées, ils ont aussi appris à « toréer avec le pouvoir » selon les termes d’Anne Cheng. (Cf David Ownby : « Sortir du système impérial, avec Qin Hui »). Mais les débats publics sont de plus en plus difficiles les opinions divergentes sont muselées donnant lieu à des arrestations, ou à des « disparitions » (nouvelle version plus inquiétante encore que l’emprisonnement).(Cf Sebastian Veg : « La marginalisation des intellectuels d’élite et l’essor des intellectuels non institutionnels depuis 1989 »).

Parallèlement à sa « montée en puissance économique, géopolitique et militaire, la Chine accrédite … un retour en force de son passé impérial », basé sur la continuité d’une civilisation de plus de 5 000 ans[2]. On ne manquera pas de s’étonner de ces affirmations du régime communiste actuel, en opposition avec les positions officielles de la République populaire après 1949 jusqu’au lendemain de la Révolution culturelle qui considéraient le passé comme « féodal »[3]. L’actuel « retour aux sources » permet aux élites intellectuelles chinoises de se proclamer « détentrices de valeurs universelles » concurrentes des valeurs d’origine européenne avec la redécouverte de la notion impériale de « Tianxia » (tout ce qui est sous le ciel) : la Chine se pense comme « un empire monde » (et plus seulement comme « l’empire du milieu ») du fait de sa croissance économique, conséquence de la politique de Deng Xiaoping qui a entraîné à partir des années 2000 une extraordinaire montée en puissance géopolitique et militaire.(Cf GeZhaoguang : « L’empire-monde fantasmé »). La Chine actuelle doit se reconstituer un récit national pour se projeter comme une puissance mondialisée, « retisser » un lien continu mythique où Confucius lui-même est au centre du dispositif …(Cf John Makeham : « Philosophie chinoise et valeurs universelles dans la Chine d’aujourd’hui »).

Si à l’intérieur les répressions se poursuivent à l’égard des esprits « libres » qui voudraient témoigner de la réalité (intellectuels, journalistes, médecins …), la propagande officielle s’efforce de « convaincre à l’extérieur, notamment par l’intermédiaire des Instituts Confucius ». (Cf Marshall Sahlins : « Les instituts Confucius, programme académique malveillant »).

L’histoire revue et corrigée de la Chine contemporaine[4] « oublie » les épisodes sinistres de son histoire pourtant pas si lointaine (campagne antidroitière 1957, famine et Grand Bond en avant 1958, révolution culturelle 1966-1976, massacre de Tien An Men 1989) pour souligner un récit à la gloire du régime actuel.

Cependant, alors que la libéralisation attendue à la suite des réformes et ouvertures des années 90 s’est en fait traduite par un renforcement de l’autorité du PC à l’intérieur, le régime ne peut tolérer aucune « contestation » sur les marges. D’où :

  • La mise au pas de Hong Kong avec l’application de la loi sur la sécurité nationale au mépris des accords signés lors de la rétrocession du territoire,
  • Les répressions des minorités ethniques, notamment Ouighours du Xinjiang[5], (cf Magnus Fiskesjö : « Le Xinjiang chinois, nouvelle frontière de l’épuration nationale »),
  • Le conflit avec l’Inde sur la frontière de l’Himalaya.

L’affirmation d’une supériorité chinoise se double de l’obsession d’imposer une identité chinoise unitaire.

Dans le contexte de la pandémie de 2020-2021, comment se situe la Chine sur la scène internationale ? La lutte contre les maladies infectieuses fait partie de son histoire, et ellea été considérée comme le mauvais élève de la planète lors de l’épidémie du SRAS en 2003. En 2020, après une mauvaise gestion au début, traduite par une tentative d’étouffement des lanceurs d’alerte, elle a pris des décisions draconiennes inimaginables danstout pays démocratique. Elle ne veut recevoir de leçon ni de l’OMS, ni des pays occidentaux. Cette crise est une illustration sinistre de la mondialisation de la Chine : le virus vient de Chine, mais pour y faire face, l’Occident dépend des masques chinois, des approvisionnements chinois en produits pharmaceutiques … Cependant elle n’est plus « objet de fascination » pour le monde, et les hommes politiques occidentaux commencent à perdre leurs illusions face au « rêve chinois »…

Hélène Mazeran

NB : Il ne s’agit pas ici d’un compte-rendu exhaustif de l’ouvrage.  C’est pourquoi seules certaines contributions sont mentionnées ici à titre de références. L’objectif est seulement d’inciter à sa lecture pour un meilleur éclairage des opinions que chacun pourra se forger par soi-même.

[1]On pourra aussi se référer au « Journal de Wuhan, Ville close » (Ed. Stock, 2020) publié par Fang Fang qui vient d’obtenir le Prix Emile Guimet de littérature asiatiquepour « Funérailles molles ». Elle est aujourd’hui en résidence surveillée et tous ses ouvrages sont désormais interdits en Chine.

[2] Cf le cours d’Anne Cheng au Collège de France : « La Chine est-elle (encore) une civilisation ? » (19 novembre 2020-28 janvier 2021).

[3] Rejet des quatre « vieilleries » : formes de pensée, cultures, habitudes et coutumes.

[4]Toute la deuxième partie de l’ouvrage y est consacrée.

[5] Ils se trouvent en première ligne sur le tracé des routes de la soie, grand projet OBOR de XI Jinping. On notera cependant que les brutalités ont débuté avant le projet (2013), et qu’elles sont appliquées aux Tibétains depuis longtemps et dans une autre situation géographique ….


Source : https://www.asiatheque.com/fr/book/funerailles-molles

Prix Emile Guimet de littérature asiatique 2020 décerné à Fang Fang,

remis le 23 janvier 2021 dans le cadre de la nuit de la lecture

Décerné pour la première fois en 2018[1], le Prix Emile Guimet de littérature asiatique a pour but de faire découvrir l’Asie à travers un roman ou un récit répondant à quatre critères :

  • L’œuvre doit avoir une traduction française,
  • Elle doit être parue dans les 10 années précédentes dans son pays d’origine,
  • Elle doit être parue en France dans l’année précédant la remise du prix,
  • L’auteur doit être originaire de l’aire géographique des collections du musée.

En 2020, Fang Fang a été récompensée pour son roman « Funérailles molles »[2], tiré d’une histoire vraie qui retrace les conséquences de la réforme agraire des années 50 conduite par Mao, et les traumatismes induits. A partir de 2017, cet ouvrage fait l’objet de vives critiques car il met l’accent sur les tabous et « oublis » volontaires du passé et pose la question du devoir de mémoire. Ceci s’inscrit dans « le culte de la mémoire historique » prôné par le gouvernement actuel en Chine qui vise à occulter tous les épisodes tragiques du régime communiste antérieurs jusqu’à 1989, et à focaliser l’attention sur « le siècle des humiliations » (1839-1949) pour renforcer le sentiment nationaliste en Chine populaire. (Cf le cours d’Anne Cheng au Collège de France sur le thème « La Chine est-elle (encore) une civilisation ? »  du 26 novembre 2020-28 janvier 2021).

Fang Fang, née dans une famille d’intellectuels, auteur de plus de 80 romans et essais, vit à Wuhan depuis la fin des années 50 ; elle est membre de l’Association des écrivains chinois.

Elle est également connue pour son journal du confinement « Wuhan, Ville close [3]» dans lequel elle raconte de manière objective ce qu’elle a pu observer pendant les 60 jours de confinement du 25 janvier au 24 mars 2020. Délibérément engagée en faveur de la liberté d’expression, Fang Fang a été critiquée, censurée, accusée de « trahir la patrie ». Elle est aujourd’hui en résidence surveillée et ses ouvrages désormais interdits en Chine continentale, ne sont plus publiés qu’à Taïwan et en France.

Hélène Mazeran

[1] Prix 2017 : « Delhi capitale » de Rana Dagupta

Prix 2018 : « Au soleil couchant » de Hwang Sok-yong

Prix 2019 : « Une forêt de laine et d’acier » de Natsu Miyashita.

[2]Publié en 2016 par les Editions « Littérature du peuple », en français par Asiathèque en 2019.

[3] En français, Editions Stock, 2020.


Source : https://www.academiedesbeauxarts.fr/exposition-de-flore-lodeur-de-la-nuit-etait-celle-du-jasmin

Exposition « L’odeur de la nuit était celle du jasmin »Académie des Beaux-artsParis

La visite de cette très belle exposition de la photographe Flore, lauréate du Prix de la photographie Marc Ladreit de La Charrière en 2018, en partenariat avec l’Académie des Beaux-arts, est une incitation au voyage et/ou rêve, comme l’indique déjà le titre.

La vidéo et l’interview de l’artiste relatent la genèse de l’exposition, mais présentent peu d’intérêt à côté de l’exposition elle-même, constituée d’une soixantaine de photos majoritairement en noir et blanc et retravaillées, qui sont sublimes. Ce sont davantage des estampes évoquant le fusain, de véritables tableaux présentés sobrement, seulement encadrés d’un jonc noir, et dans une demi-pénombre. Les jeux d’ombre et de lumière sont très présents, alors que les couleurs sont presque absentes. Les tirages sur papiers teintés au thé, les couleurs douces rappellent les autochromes anciens. Il s’en dégage une intemporalité harmonieuse et paisible.

Ces photos sont celles d’un retour en Indochine française à l’époque de Marguerite Duras et des grands-parents de Flore. Beaucoup de poésie émane de cet ensemble de photos, tant du point de vue des paysages, végétation luxuriante, jacinthes d’eau sur les bords du Mékong que des intérieurs calmes, sereins avec la chaleur des meubles en bois.

Mélancolie et nostalgie rappellent les textes de Marguerite Duras, dans « Un barrage contre le Pacifique » et « L’amant » : « Qui dira l’odeur de la terre chaude qui fumait après la pluie, celle des certaines fleurs, celle d’un jasmin dans un jardin ».

Hélène Mazeran


Il est midi à Pékin – Eric CHOL * Gilles FONTAINE – Prix du livre d’économie 2019 – Ed. Fayard

Source : https://www.fayard.fr/sciences-humaines/il-est-midi-pekin-9782213712819

Une présentation originale de la présence grandissante de Pékin tout au long des fuseaux horaires dans le monde entier  avec comme point de départ midi à Pékin.

Tous les territoires, peu importe leur localisation, ou leur taille, font l’objet d’une attention particulière.

Certains Français ignorent l’intérêt de Pékin pour Clipperton où flotte notre étendard. Cet îlot au large du Mexique se trouve à l’extrémité du plus grand gisement sous-marin du monde abritant  d’immenses champs de nodules polymétalliques, de quoi éveiller la convoitise de Pékin.

Il en va de même pour le « grand ami » russe, fournisseur notamment de grumes pour l’industrie chinoise. Celle-ci a fait main basse sur la quasi-totalité du secteur forestier en  Sibérie. Mais la population russe qui voit ses forêts dévastées et transformées en marécages se rebelle alors que le son gouvernement laisse faire. La Sibérie se déforeste à grand train alors que la Chine se reboise : chercher l’erreur !

Ainsi au fil des fuseaux horaires, le lecteur peut apprécier le poids de la Chine dans tous les secteurs et sur toutes les terres même glacées de l’Antarctique et dans toutes les mers.

Si Deng Xiaoping voulait « cacher ses talents en attendant son heure », il en va autrement avec Xi Jinping dont le rêve chinois est « d’occuper une place centrale dans le monde et apporter une plus grande contribution à l’humanité » et même au-delà avec ses ambitions spatiales : de nouvelles routes de la soie interstellaires ?

Un voyage à découvrir au fil des pages et à relier avec l’actualité des missions chinoises sur la Lune en attendant plus….

Michèle BIETRIX


La frontière – Patrick BARD Ed. Points 2002

Source : photo de M. BIETRIX

Ce roman noir brosse le tableau de Ciudad Juarez, ville frontière entre le Mexique et les USA en cette fin de XXe siècle.

Des corps de femmes violées et mutilées sont découverts à la périphérie de la ville.

Un journaliste du quotidien espagnol El Diaro, est dépêché sur place pour couvrir ce sordide évènement.

Cela le conduit à investiguer sur les conditions de travail répandues dans cette zone qui s’est développée sur fond de l’accord économique liant les 3 pays d’Amérique du nord, l’ALENA.

Tout le long de la frontière sont installées des usines-tournevis, les maquiladoras, qui assemblent divers produits destinés au marché américain. La libre-circulation existe pour les produits mais pas pour les hommes.

Cette zone frontière constitue donc un vaste laboratoire d’expérimentation au commerce économique mondial avec toutes ses dérives : horaires éreintants, bas salaires, harcèlements, viols, minorités indigènes à la recherche d’une vie meilleure, bidonvilles et quartiers résidentiels huppés, etc.…  sur fond de corruption et de meurtres en série.

On se rend compte qu’au Mexique du XXIe s., certains des ingrédients de ce roman sont toujours bien tangibles et que les présidents passant, rien ne change fondamentalement.

Une intrigue intéressante avec un dénouement qui rappelle des pratiques auxquelles le puissant voisin n’est pas étranger….

Michèle BIETRIX


Analyse du livre « Rouge Vif » (2020) d’Alice Ekman, édition de L’Observatoire

Source : https://www.editions-observatoire.com/content/Rouge_vif

Le titre indique une intention : démontrer que la Chine est « vraiment » communiste, prenant le contre-pied d’une analyse, assez répandue, qui voit dans la Chine moderne une puissance autoritaire, sans autre idéologie que de retrouver sa place,« centrale », dans le monde,

Alice Ekman est une jeune chercheuse, « senior analyst » au EUISS, un Think Tank de la Commission Européenne, après avoir passé plusieurs années à l’Ifri.

La première Partie correspond à ce que l’on peut anticiper à partir du titre : l’auteure est partie de l’idée que la Chine était demeurée communiste après la mort de Mao et jusqu’à ce jour, et, à partir de cette position, elle démontre, avec force exemples, faits avérés, citations…et habileté, qu’elle avait bien raison.

Elle a malgré tout quelques hésitations qui l’honorent. Elle reconnait que le système qu’elle décrit, est très complexe et mélange diverses sources, en dehors du Léninisme-Maoïsme…mais elle n’y insiste pas, pour revenir à sa démonstration.

Sa démonstration s’appuie sur « Dix Constats » :

-Jamais les Présidents qui se sont succédé, n’ont « renié l’identité communiste » du système politique de la Chine.

-Les fondements de la gouvernance communiste n’ont jamais disparu. Elle entend par là que le Parti l’emporte toujours sur le Gouvernement, que le Parti a accru sa centralité et sa capacité de superviser toutes les décisions.

-Le rôle du Parti dans l’économie s’est même renforcé :les Cellules du Parti sont omniprésentes dans toutes les entreprises, publiques et privées ;les SOE sont toujours puissantes (même si (même si certaines accumulent les déficits) et la planification est toujours en place.

Cependant, en conclusion, elle reconnait que l’économie est « hybride ».

– La Propagande se réfère au Marxisme -Léninisme, la communication du pays est fortement centralisée et supervisée par le Parti et le vocabulaire reste « Soviéto-Maoïste ».

-Les Cadres du Partis sont constamment « rééduqués », critiqués (et pratiquent l’auto-critique).La campagne anti-corruption déclenchée par Xi est toujours en cours et terrorise (notamment par des sanctions exemplaires) l’ensemble des cadres, y compris ceux de niveaux inférieurs.

-Le Parti tente de gérer la vie quotidienne du peuple et utilise à cette fin les outils les plus traditionnels (maillage étroit, par quartiers, des grandes villes),mais aussi les plus modernes (reconnaissance faciale…).

-L’art et la culture restent au cœur de la promotion du régime et le contrôle sur ces activités est du ressort du Parti.

-Le Parti supervise tout le système éducatif, y compris, et surtout, l’Université et la recherche. La multiplication des Think Tanks, tous liés au Parti, permet des contacts bien contrôlés avec l’extérieur.

-La lutte contre les religions ne cesse pas. Elles font toutes l’objet de surveillance, et surtout d’interdictions, de recadrage et, pour l‘Islam, d’une attention soutenue car porte d’entrée de mouvements irrédentistes. Elles sont toutes susceptibles d’être utilisées par les « forces hostiles » de l’étranger. De fait, explique-t-elle avec justesse, le Parti est lui-même une religion et c’est elle qui doit avoir le monopole du contrôle des esprits.

-Enfin, les symboles communistes sont toujours présents : drapeau, codes vestimentaires,…

Discussion :

-La conclusion de l’auteure est que la Chine est bien communiste et que le Parti qui dirige le pays est bien « Rouge Vif ».

-On pourrait, au contraire, conclure que si XI Jinping utilise bien tout le vocabulaire, toutes les formes d’organisation, toutes les campagnes pour terrifier et motiver les Membres du Parti, que si ce Parti est bien celui qui dirige le pays, dans toutes ses ramifications (et que c’est bien Xi qui dirige le Parti)…, que ce Parti n’a de communiste que le nom. On peut tout aussi bien y voir un Parti de pouvoir…qu’une secte particulièrement efficace.

-D’ailleurs l’auteure elle-même décrit le système politique chinois comme une autocratie, appuyée sur une machinerie de pouvoir absolu, justifiée par un contexte très difficile, utilisant le terme de « communiste » comme un référentiel suscitant la crainte et le respect, comme au temps de Mao.

La seconde partie est plus convaincante. Alice Ekman explique les conséquences de son présupposé (la Chine est « communiste ») sur la politique intérieure et extérieure du pays.

Sur le plan interne, l’auteure admet que l‘identité chinoise est « hybride », l’élément communiste n’étant qu’une composante aux côtés d’éléments de la tradition impériale, de soviétisme, de nationalisme.

Au total, c’est bien un « régime autoritaire »,conduit par un Parti omniprésent et puissant, qui assure une centralité toujours plus marquée, nécessitée par une situation porteuse d’inquiétude et de risques croissants : ralentissement économique et conflit avec les Etats-Unis. L’effet paralysant sur les cadres du Parti l’est également sur les entrepreneurs privés. Les initiatives s’en trouvent handicapées à un moment où la Chine a besoin d’innover.

En politique étrangère, le cœur de la stratégie de Xi est de considérer que le « Modèle chinois » est le meilleur.

Le capitalisme a certes été utilisé par la Chine comme outil de développement, mais il est temps de revenir à des formules proprement chinoises, d’autant que le système capitaliste libéral est en grande difficulté.

Cette confiance dans le Modèle chinois s’étend à tous les aspects de la politique du pays et explique que les Chinois soient décidés à « rendre coup pour coup ». D’où cette diplomatie agressive, sans complexe, étonnante, et qui met en évidence que la Chine dispose de l’appareil diplomatique le plus étoffé du monde.

Cette politique active s’adresse, au premier chef, au monde en émergence. La Chine renoue ainsi avec l’«esprit de Bandung ».Elle passe par des liens étroits avec les gouvernements, les partis politiques, les élites de ces pays. Des programmes de formation leur sont ouverts, sous forme de stages, séminaires et Forums.

-Le Projet Belt and Road Initiative est aussi un outil de promotion de l’ambition et des capacités chinoises et les partenariats proposés aux pays traversés, tous en émergence, en témoignent.

-Enfin, l’entrisme dans les organisations internationales est patent et profite du retrait américain. Un des objectifs est de revoir les règles existantes et de réécrire les normes, toutes fondées sur celles des Occidentaux et qui ne sont donc pas,du point de vue chinois, universelles.

-On assiste donc, selon l’auteure, à une compétition explicite entre systèmes politiques et économiques, ce qui donne du crédit à l’analyse américaine que la confrontation avec la Chine est inévitable et « idéologique ». Cette confrontation sera rude et longue car la Chine pense que l’Occident restera une « force hostile » et que l’on trouve « sa main » dans de nombreux conflits actuels (HK, Xinjiang, Taiwan, Mers de Chine du Sud).

-Face à ces forces hostiles, pour l’essentiel occidentales, la Chine se doit de trouver « un cercle d’amis », expression qu’elle préfère à « alliés ».

-La Russie apparait comme une exception, allié devenu central et « meilleur ami » de la Chine.

Sa conclusion est que nous sommes entrés dans une « compétition sur tous les plans », une nouvelle guerre froide qu’elle décrit comme idéologique…puisque son présupposé de départ est que la Chine est encore et toujours davantage « communiste » (« Rouge Vif »).L’objectif est la victoire du socialisme sur le capitalisme, à long terme et tel que prédit par Karl Marx.

Au cœur de la différence des deux systèmes, elle voit deux visions différentes de la relation entre l’individu et la société.

Elle pense que l’attractivité du Modèle chinois est une réalité pour un grand nombre de pays (les émergents). La Chine n’abandonne pas cependant l’idée de trouver de nouveaux amis parmi les alliés actuels des USA.

L’auteure conclut à un durcissement généralisé (interne et externe) de la Chine, une radicalisation des positions, des débats et de l’idéologie entre les puissances en confrontation.

La Chine mise, pour l’emporter, sur la faiblesse de l’Occident et des démocraties.

Le découplage en cours dans tous les domaines donnera du champ et de l’intensité à la compétition et à la guerre froide. Tout ceci affectera notre mode de vie et il faut s’y préparer avec lucidité,

Ce livre est donc utile et nécessaire pour comprendre les positions chinoises actuelles.

Que le PCC soit véritablement communiste ou simplement un Parti de pouvoir qui prolonge la vision de la Chine éternelle, peu importe. Le plus intéressant, pour nous, est l’éclairage sur le comportement chinois dans sa confrontation avec les « forces occidentales hostiles ».

L’analyse historique et idéologique nous fait comprendre que la Chine ne cédera pas aux États-Unis. On a affaire à un pays mobilisé, structuré, efficace, cynique et déterminé.

Daniel Haber, Vice-président de l’Institut du Pacifique


Un hiver à Wuhan – Alexandre LABRUFFE. Ed. Verticales 2020.

Deux points de vue complémentaires pour inciter à la lecture de l’ouvrage !!

Source : photo Michèle BIETRIX

Ceci n’est pas vraiment une fiche de lecture sur l’ouvrage, plutôt le résultat d’impressions personnelles, de réactions à la lecture de l’ouvrage dans le contexte de la situation internationale des six derniers mois.

« Hallucinant » serait le premier qualificatif que je donnerais à ce récit, avec parfois la crainte de sombrer dans la démence… L’auteur a effectué plusieurs séjours en Chine, et notamment à Wuhan durant les trente dernières années et à des titres divers, travaillant dans différents secteurs (plusieurs entreprises, service culturel français).  Ses multiples expériences vécues lui ont permis de dépeindre, avec humour certes et parfois aussi de manière effrayante, ce qu’il a pu observer et vivre en Chine : chaos, délires, pollutions, mensonges, manipulations, …. et ce qu’il appelle les « illusions de la grandeur chinoise », avec la possibilité d’une catastrophe imminente.

Je me garderai de porter un jugement définitif sur l’ouvrage, mais sa lecture ne peut laisser indifférent, et suscitera des interrogations et des réactions sans doute variables selon les lecteurs.

Hélène Mazeran

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Alexandre Labruffe  est nommé attaché culturel à Wuhan à l’automne 2019.

Là naît l’ambition d’écrire « une fresque  post-apocalyptique barrée, un conte paranoïaque chinois ».

Il a la sensation de vivre dans une ville de science-fiction  et est tout d’abord frappé par le fait que sa collègue chinoise prend une photo du ciel au soleil couchant (page de couverture) ! Et cela est rare, mais grâce aux Jeux Militaires Internationaux et pour donner une bonne image de la ville, toutes les sources de pollution ont été mises à l’arrêt.

Ce récit se déroule sur les 3 périodes chinoises de sa vie nous peignant le quotidien de la population dans un pays à l’urbanisation frénétique où règne une atmosphère où se mêlent ultramoderne, dématérialisation à outrance surveillance, etc.

Il rencontre un Français travaillant pour le laboratoire HighTech P4 qui étudie les virus les plus dangereux…

Arrive UN virus : SRAS, MERS, ou ? Avec tous les évènements l’entourant et le parallèle avec la situation à Wuhan et hors de Chine.

Il pense : « ce que la Chine produit, ce sont des dystopies ».

Michèle Bietrix


Dans un jardin qu’on dirait éternel

Film japonais de 2018 deTatsushi, Omori, sorti en France en 2020.

Source : https://www.premiere.fr/film/Dans-un-jardin-qu-on-dirait-eternel

Ce film, tiré du livre « La cérémonie du thé » de Noriko Morishita[1], nous propose une vision d’un Japon traditionnel sur fond de cérémonie du thé.

Il relate l’histoire de 2 cousines qui terminent leurs études et dont les parents de l’une, Noriko, les poussent à suivre ces cours ancestraux donnés dans la maison traditionnelle de Yokohama de Madame Takeda, maitresse de cérémonie, avec son espace pour se déchausser, ses tatamis, ses « shojis », son foyer.

Chaque cours se déroule dans le cadre d’une saison illustrée par un rouleau accroché au mur, le plus important étant« chaque jour est un bon jour ». Dans le calme et la sérénité d’un jardin variant selon les différentes saisons, la vie dans la maison de thé s’écoule tranquillement rythmée par le son de l’eau qui coule goutte à goutte, sous forme de cascade ou de pluie.

La cérémonie du thé, un des arts emblématiques de la culture japonaise, est imprégnée de l’esprit Zen, largement inspirée des principes d’austérité et de dépouillement. Discipline, rigueur, humilité, éloge de la lenteur caractérisent cette cérémonie dont les rituels ont été codifiés à partir du XVIème siècle.

Ce film peut nous permettre d’appréhender certaines facettes de la société japonaise très influencée par des approches traditionnelles encore profondément ancrées : harmonie avec le cycle des saisons, concentration sur l’instant présent, recherche de la perfection du geste… et constituer une modeste initiation au spectateur.

La place des femmes dans la société japonaise moderne transparaît également : malgré des études,  elles peinent à trouver un épanouissement professionnel en attendant de se marier, choix de Michiko. la cousine de Noriko. Cette dernière, elle, poursuit sur des années ces cours, où chaque séance la rapproche davantage de la maîtrise de cette cérémonie offerte aux invités, mais on ne sait rien du reste de sa vie……

Michèle BIETRIX et Hélène MAZERAN

Pour information : L’Institut du Pacifique envisage d’organiser une cérémonie du thé privée pour ses adhérents.


[1] On pourra aussi lire « Le maître de thé » de Yasushi Inoué (1981).