Espace Cultures

L’objectif de l’Institut du Pacifique est de développer les études et recherches sur la « Région Pacifique », souvent mal connue. Si bien entendu les aspects géopolitiques et économiques, à la fois dans leur globalité et dans leurs composantes nationales, sont toujours privilégiés dans notre cercle, la connaissance des populations et des civilisations est un élément important complémentaire. Nous vous proposons donc une rubrique « culture » qui pourra comporter des fiches de lecture, des comptes-rendus d’expositions, de films ….

Et bien entendu, nous comptons sur la participation de tous les adhérents de notre association.

 Les points de vue exprimés n’engagent que leurs auteurs.


Analyse du livre « Rouge Vif » (2020) d’Alice Ekman, édition de L’Observatoire

Source : https://www.editions-observatoire.com/content/Rouge_vif

Le titre indique une intention : démontrer que la Chine est « vraiment » communiste, prenant le contre-pied d’une analyse, assez répandue, qui voit dans la Chine moderne une puissance autoritaire, sans autre idéologie que de retrouver sa place,« centrale », dans le monde,

Alice Ekman est une jeune chercheuse, « senior analyst » au EUISS, un Think Tank de la Commission Européenne, après avoir passé plusieurs années à l’Ifri.

La première Partie correspond à ce que l’on peut anticiper à partir du titre : l’auteure est partie de l’idée que la Chine était demeurée communiste après la mort de Mao et jusqu’à ce jour, et, à partir de cette position, elle démontre, avec force exemples, faits avérés, citations…et habileté, qu’elle avait bien raison.

Elle a malgré tout quelques hésitations qui l’honorent. Elle reconnait que le système qu’elle décrit, est très complexe et mélange diverses sources, en dehors du Léninisme-Maoïsme…mais elle n’y insiste pas, pour revenir à sa démonstration.

Sa démonstration s’appuie sur « Dix Constats » :

-Jamais les Présidents qui se sont succédé, n’ont « renié l’identité communiste » du système politique de la Chine.

-Les fondements de la gouvernance communiste n’ont jamais disparu. Elle entend par là que le Parti l’emporte toujours sur le Gouvernement, que le Parti a accru sa centralité et sa capacité de superviser toutes les décisions.

-Le rôle du Parti dans l’économie s’est même renforcé :les Cellules du Parti sont omniprésentes dans toutes les entreprises, publiques et privées ;les SOE sont toujours puissantes (même si (même si certaines accumulent les déficits) et la planification est toujours en place.

Cependant, en conclusion, elle reconnait que l’économie est « hybride ».

– La Propagande se réfère au Marxisme -Léninisme, la communication du pays est fortement centralisée et supervisée par le Parti et le vocabulaire reste « Soviéto-Maoïste ».

-Les Cadres du Partis sont constamment « rééduqués », critiqués (et pratiquent l’auto-critique).La campagne anti-corruption déclenchée par Xi est toujours en cours et terrorise (notamment par des sanctions exemplaires) l’ensemble des cadres, y compris ceux de niveaux inférieurs.

-Le Parti tente de gérer la vie quotidienne du peuple et utilise à cette fin les outils les plus traditionnels (maillage étroit, par quartiers, des grandes villes),mais aussi les plus modernes (reconnaissance faciale…).

-L’art et la culture restent au cœur de la promotion du régime et le contrôle sur ces activités est du ressort du Parti.

-Le Parti supervise tout le système éducatif, y compris, et surtout, l’Université et la recherche. La multiplication des Think Tanks, tous liés au Parti, permet des contacts bien contrôlés avec l’extérieur.

-La lutte contre les religions ne cesse pas. Elles font toutes l’objet de surveillance, et surtout d’interdictions, de recadrage et, pour l‘Islam, d’une attention soutenue car porte d’entrée de mouvements irrédentistes. Elles sont toutes susceptibles d’être utilisées par les « forces hostiles » de l’étranger. De fait, explique-t-elle avec justesse, le Parti est lui-même une religion et c’est elle qui doit avoir le monopole du contrôle des esprits.

-Enfin, les symboles communistes sont toujours présents : drapeau, codes vestimentaires,…

Discussion :

-La conclusion de l’auteure est que la Chine est bien communiste et que le Parti qui dirige le pays est bien « Rouge Vif ».

-On pourrait, au contraire, conclure que si XI Jinping utilise bien tout le vocabulaire, toutes les formes d’organisation, toutes les campagnes pour terrifier et motiver les Membres du Parti, que si ce Parti est bien celui qui dirige le pays, dans toutes ses ramifications (et que c’est bien Xi qui dirige le Parti)…, que ce Parti n’a de communiste que le nom. On peut tout aussi bien y voir un Parti de pouvoir…qu’une secte particulièrement efficace.

-D’ailleurs l’auteure elle-même décrit le système politique chinois comme une autocratie, appuyée sur une machinerie de pouvoir absolu, justifiée par un contexte très difficile, utilisant le terme de « communiste » comme un référentiel suscitant la crainte et le respect, comme au temps de Mao.

La seconde partie est plus convaincante. Alice Ekman explique les conséquences de son présupposé (la Chine est « communiste ») sur la politique intérieure et extérieure du pays.

Sur le plan interne, l’auteure admet que l‘identité chinoise est « hybride », l’élément communiste n’étant qu’une composante aux côtés d’éléments de la tradition impériale, de soviétisme, de nationalisme.

Au total, c’est bien un « régime autoritaire »,conduit par un Parti omniprésent et puissant, qui assure une centralité toujours plus marquée, nécessitée par une situation porteuse d’inquiétude et de risques croissants : ralentissement économique et conflit avec les Etats-Unis. L’effet paralysant sur les cadres du Parti l’est également sur les entrepreneurs privés. Les initiatives s’en trouvent handicapées à un moment où la Chine a besoin d’innover.

En politique étrangère, le cœur de la stratégie de Xi est de considérer que le « Modèle chinois » est le meilleur.

Le capitalisme a certes été utilisé par la Chine comme outil de développement, mais il est temps de revenir à des formules proprement chinoises, d’autant que le système capitaliste libéral est en grande difficulté.

Cette confiance dans le Modèle chinois s’étend à tous les aspects de la politique du pays et explique que les Chinois soient décidés à « rendre coup pour coup ». D’où cette diplomatie agressive, sans complexe, étonnante, et qui met en évidence que la Chine dispose de l’appareil diplomatique le plus étoffé du monde.

Cette politique active s’adresse, au premier chef, au monde en émergence. La Chine renoue ainsi avec l’«esprit de Bandung ».Elle passe par des liens étroits avec les gouvernements, les partis politiques, les élites de ces pays. Des programmes de formation leur sont ouverts, sous forme de stages, séminaires et Forums.

-Le Projet Belt and Road Initiative est aussi un outil de promotion de l’ambition et des capacités chinoises et les partenariats proposés aux pays traversés, tous en émergence, en témoignent.

-Enfin, l’entrisme dans les organisations internationales est patent et profite du retrait américain. Un des objectifs est de revoir les règles existantes et de réécrire les normes, toutes fondées sur celles des Occidentaux et qui ne sont donc pas,du point de vue chinois, universelles.

-On assiste donc, selon l’auteure, à une compétition explicite entre systèmes politiques et économiques, ce qui donne du crédit à l’analyse américaine que la confrontation avec la Chine est inévitable et « idéologique ». Cette confrontation sera rude et longue car la Chine pense que l’Occident restera une « force hostile » et que l’on trouve « sa main » dans de nombreux conflits actuels (HK, Xinjiang, Taiwan, Mers de Chine du Sud).

-Face à ces forces hostiles, pour l’essentiel occidentales, la Chine se doit de trouver « un cercle d’amis », expression qu’elle préfère à « alliés ».

-La Russie apparait comme une exception, allié devenu central et « meilleur ami » de la Chine.

Sa conclusion est que nous sommes entrés dans une « compétition sur tous les plans », une nouvelle guerre froide qu’elle décrit comme idéologique…puisque son présupposé de départ est que la Chine est encore et toujours davantage « communiste » (« Rouge Vif »).L’objectif est la victoire du socialisme sur le capitalisme, à long terme et tel que prédit par Karl Marx.

Au cœur de la différence des deux systèmes, elle voit deux visions différentes de la relation entre l’individu et la société.

Elle pense que l’attractivité du Modèle chinois est une réalité pour un grand nombre de pays (les émergents). La Chine n’abandonne pas cependant l’idée de trouver de nouveaux amis parmi les alliés actuels des USA.

L’auteure conclut à un durcissement généralisé (interne et externe) de la Chine, une radicalisation des positions, des débats et de l’idéologie entre les puissances en confrontation.

La Chine mise, pour l’emporter, sur la faiblesse de l’Occident et des démocraties.

Le découplage en cours dans tous les domaines donnera du champ et de l’intensité à la compétition et à la guerre froide. Tout ceci affectera notre mode de vie et il faut s’y préparer avec lucidité,

Ce livre est donc utile et nécessaire pour comprendre les positions chinoises actuelles.

Que le PCC soit véritablement communiste ou simplement un Parti de pouvoir qui prolonge la vision de la Chine éternelle, peu importe. Le plus intéressant, pour nous, est l’éclairage sur le comportement chinois dans sa confrontation avec les « forces occidentales hostiles ».

L’analyse historique et idéologique nous fait comprendre que la Chine ne cédera pas aux États-Unis. On a affaire à un pays mobilisé, structuré, efficace, cynique et déterminé.

Daniel Haber, Vice-président de l’Institut du Pacifique


Un hiver à Wuhan – Alexandre LABRUFFE. Ed. Verticales 2020.

Deux points de vue complémentaires pour inciter à la lecture de l’ouvrage !!

Source : photo Michèle BIETRIX

Ceci n’est pas vraiment une fiche de lecture sur l’ouvrage, plutôt le résultat d’impressions personnelles, de réactions à la lecture de l’ouvrage dans le contexte de la situation internationale des six derniers mois.

« Hallucinant » serait le premier qualificatif que je donnerais à ce récit, avec parfois la crainte de sombrer dans la démence… L’auteur a effectué plusieurs séjours en Chine, et notamment à Wuhan durant les trente dernières années et à des titres divers, travaillant dans différents secteurs (plusieurs entreprises, service culturel français).  Ses multiples expériences vécues lui ont permis de dépeindre, avec humour certes et parfois aussi de manière effrayante, ce qu’il a pu observer et vivre en Chine : chaos, délires, pollutions, mensonges, manipulations, …. et ce qu’il appelle les « illusions de la grandeur chinoise », avec la possibilité d’une catastrophe imminente.

Je me garderai de porter un jugement définitif sur l’ouvrage, mais sa lecture ne peut laisser indifférent, et suscitera des interrogations et des réactions sans doute variables selon les lecteurs.

Hélène Mazeran

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Alexandre Labruffe  est nommé attaché culturel à Wuhan à l’automne 2019.

Là naît l’ambition d’écrire « une fresque  post-apocalyptique barrée, un conte paranoïaque chinois ».

Il a la sensation de vivre dans une ville de science-fiction  et est tout d’abord frappé par le fait que sa collègue chinoise prend une photo du ciel au soleil couchant (page de couverture) ! Et cela est rare, mais grâce aux Jeux Militaires Internationaux et pour donner une bonne image de la ville, toutes les sources de pollution ont été mises à l’arrêt.

Ce récit se déroule sur les 3 périodes chinoises de sa vie nous peignant le quotidien de la population dans un pays à l’urbanisation frénétique où règne une atmosphère où se mêlent ultramoderne, dématérialisation à outrance surveillance, etc.

Il rencontre un Français travaillant pour le laboratoire HighTech P4 qui étudie les virus les plus dangereux…

Arrive UN virus : SRAS, MERS, ou ? Avec tous les évènements l’entourant et le parallèle avec la situation à Wuhan et hors de Chine.

Il pense : « ce que la Chine produit, ce sont des dystopies ».

Michèle Bietrix


Dans un jardin qu’on dirait éternel

Film japonais de 2018 deTatsushi, Omori, sorti en France en 2020.

Source : https://www.premiere.fr/film/Dans-un-jardin-qu-on-dirait-eternel

Ce film, tiré du livre « La cérémonie du thé » de Noriko Morishita[1], nous propose une vision d’un Japon traditionnel sur fond de cérémonie du thé.

Il relate l’histoire de 2 cousines qui terminent leurs études et dont les parents de l’une, Noriko, les poussent à suivre ces cours ancestraux donnés dans la maison traditionnelle de Yokohama de Madame Takeda, maitresse de cérémonie, avec son espace pour se déchausser, ses tatamis, ses « shojis », son foyer.

Chaque cours se déroule dans le cadre d’une saison illustrée par un rouleau accroché au mur, le plus important étant« chaque jour est un bon jour ». Dans le calme et la sérénité d’un jardin variant selon les différentes saisons, la vie dans la maison de thé s’écoule tranquillement rythmée par le son de l’eau qui coule goutte à goutte, sous forme de cascade ou de pluie.

La cérémonie du thé, un des arts emblématiques de la culture japonaise, est imprégnée de l’esprit Zen, largement inspirée des principes d’austérité et de dépouillement. Discipline, rigueur, humilité, éloge de la lenteur caractérisent cette cérémonie dont les rituels ont été codifiés à partir du XVIème siècle.

Ce film peut nous permettre d’appréhender certaines facettes de la société japonaise très influencée par des approches traditionnelles encore profondément ancrées : harmonie avec le cycle des saisons, concentration sur l’instant présent, recherche de la perfection du geste… et constituer une modeste initiation au spectateur.

La place des femmes dans la société japonaise moderne transparaît également : malgré des études,  elles peinent à trouver un épanouissement professionnel en attendant de se marier, choix de Michiko. la cousine de Noriko. Cette dernière, elle, poursuit sur des années ces cours, où chaque séance la rapproche davantage de la maîtrise de cette cérémonie offerte aux invités, mais on ne sait rien du reste de sa vie……

Michèle BIETRIX et Hélène MAZERAN

Pour information : L’Institut du Pacifique envisage d’organiser une cérémonie du thé privée pour ses adhérents.


[1] On pourra aussi lire « Le maître de thé » de Yasushi Inoué (1981).