Requiem pour la démocratie en Birmanie[1]


[1]   Si le pouvoir en place a choisi « Myanmar » comme nom officiel, la diplomatie française continue d’opter pour «Birmanie» même si, soulignent certains, ce nom fait la part belle à l’ethnie birmane au détriment des autres. https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/


Source : https://www.ifp.co.in/world/protests-against-military-takeover-in-myanmar-grow-bolder-and-bigger – Protest against military takeover in Myanmar (PHOTO: Twitter)

Voilà un an déjà que l’armée a repris le contrôle de la Birmanie dont les habitants avaient clairement signifié lors des élections législatives, tant en 2015 qu’en 2020, leur volonté de démocratie. En 2011, le gouvernement du « Conseil d’État pour la Paix et le Développement » avait laissé la place à un pouvoir plus civil, encadré – mais de façon moins rigide – par les autorités militaires qui s’étaient assurées de conserver la direction des organismes de sécurité et un contingent de 25% de sièges réservés à l’Assemblée nationale, minorité suffisante pour empêcher une modification de la Constitution qui exige plus de 75 % des voix. Aung San Suu Kyi restait inéligible par un artifice légal (elle avait quitté le pays pour ses études et épousé un non-birman, le tibétologue Mickael Harris[1]). Le président était le général Thein Sein.

 En novembre 2015 des élections législatives furent organisées, qui virent la victoire du parti démocrate d’Aung San Suu Kyi, la NLD (« Ligue Nationale pour la Démocratie ») qui remporta près de dix fois plus de sièges que le parti gouvernemental USDP  (« Parti de l’Union, de la Solidarité et du Développement ») dans les deux Chambres (en dehors des sièges réservés à l’armée).Htin Kyaw, de la NLD, fut élu président (remplacé en 2018 pour raisons de santé par Win Myint) et  Aung San Suu Kyi reçut un titre de conseiller « ministre du conseil d’État » qui en faisait le dirigeant officieux.

Les élections de novembre 2020 virent un nouveau triomphe de la NLD, qui accrut encore le nombre de ses élus dans les deux chambres, aux dépens de l’USDP. Aussitôt, des accusations de fraude électorales furent émises par ce dernier, alors que les observateurs internationaux avaient trouvé le scrutin normal.

Quelques semaines plus tard, le 1er février 2021 l’armée déclare l’état d’urgence pour un an, qui devrait être suivi de nouvelles élections « libres et équitables ». Mais comment envisager ces élections alors que la junte élimine toute opposition – voir notamment les différents massacres perpétrés – et qu’elle aurait du mal à accepter une répétition de résultats électoraux qui la condamnent. Le général Min Aung Hlaing, commandant en chef de l’armée, prend le pouvoir alors que des parlementaires et des dirigeants de la NLD sont arrêtés, certains ont depuis été condamnés soit à mort, soit à de longues peines de prison (comme d’ailleurs  Aung San Suu Kyi, toutefois protégée par sa notoriété et son prix Nobel). Dès le lendemain, un mouvement de protestation et de désobéissance civique s’organise par les réseaux sociaux. La population réagit soit par des opérations « ville morte » soit par le tintamarre des casseroles, malgré des menaces proférées par la junte visant à inculper les manifestants du crime de haute trahison. Un gouvernement d’unité nationale est formé par des démocrates en exil. Une grève générale est observée le 22 février, des cortèges et des manifestations apparaissent, durement réprimés par l’armée. Les témoignages de violence, filmées ou photographiées par smartphones, affluent à l’organisation Myanmar Witness[2].

Selon l’organisme indépendant d’enquête sur la situation en Birmanie, mis en place par l’ONU, ces répressions auraient déjà causé bien plus de 1000 victimes. Michelle Bachelet, haut commissionnaire de l’ONU pour les Droits de l’Homme, prévient que ce malheureux pays risque de se retrouver dans un conflit total – la situation rappelant celle de la Syrie en 2011[3]. En effet cette lutte pour la démocratie a réveillé les antagonismes entre les diverses ethnies luttant pour leur indépendance ou leur autonomie. L’Armée pour l’indépendance Kachin (KIA), l’Armée Karen de libération nationale (KNLA), l’Armée nationale Chin (CNA) et l’Armée de l’Arakan entrent en insurrection[4] avec des moyens militaires réels puisqu’elles avaient tenu en échec relatif les forces gouvernementales. La violence civile risque de laisser place à la guerre civile. Le Conseil de Sécurité de l’ONU est impuissant car la Chine soutient la junte qui lui permet d’exploiter à bon compte les ressources du pays tout en lui ouvrant un accès stratégique au Golfe du Bengale.

La Birmanie peut être un pays merveilleux, mais elle n’a jamais connu la démocratie depuis son indépendance en 1948 (la période 2012-2021 n’ayant constitué qu’une étape). Elle paraissait sur le bon chemin, la déception n’en est que plus douloureuse…

Denis LAMBERT


[1]  Aung San Suu Kyi craignait de ne plus pouvoir rentrer dans son pays si elle le quittait, même temporairement. Aussi ne voulut elle pas revenir en Angleterre pour les derniers moments et l’enterrement de son époux en 1999.

[2]    https://www.myanmarwitness.org/ 

[3]    https://edition.cnn.com/2021/04/14/asia/myanmar-un-conflict-syria-intl-hnk/index.html

[4]    https://www.francetvinfo.fr/monde/birmanie/enquete-birmanie-comment-la-junte-militaire-met-le-pays-a-feu-et-a-sang_4935867.html#xtor=EPR-2-[newsletterquotidienne]-20220202-[lestitres-coldroite/titre8]